Menu icoMenu232Dark icoCross32Dark

 

Le bruit des hommes divise le monde, sur terre je suis.

Paola Pigani

 

N°2 : Printemps 2022
 

Éditorial

 

Chantal Masquelier-Savatier

Articles    

Dire

 

Katouchka Collomb

Du côté de l’environnement - entretien

 

Équipe À Dire

Un environnement troublant

 

Sylvie Schoch de Neuforn

Macha au gré des variations environnementales

 

Brigitte Baronetto

Moments improbables

 

Florence Lagougine

Pour une éco-gestalt

 

Bruno Rousseau

Pathologie sociale ou de l’individu ?

 

Régine Cludy

Esthétiser des environnements statiques

 

Paulo-de-Tarso de Castro Peixoto

L’environnement comme ressource

 

Marc Thouret

À propos de la sociopsychanalyse

 

Chantal Masquelier-Savatier

L’environnement dit par nos fondateurs

 

Équipe À Dire

J'ai lu

 

 

Changer : méthode

 

Emmanuelle Gilloots

L’éco-anxiété

 

Armelle Fresnais

Une société fatiguée ?

 

Gaëlle Abeille

Les 5 cercles de résilience

 

Sylvie Schoch de Neuforn

Pour aller plus loin

 

Équipe À Dire

La Chronique

 

Jean Luc Rose Christin

 

Dire l’environnement !

Céder à l’élan qui nous propulse dans un mouvement relié aux événements mondiaux. Notre écriture émane de la vivance du terreau. Il s’agit tout simplement de se laisser dire, se laisser écrire. J’ai parfois l’impression que c’est l’environnement qui se dit à travers moi, qui dicte le tracé de ma plume. C’est plus fort que moi ! Comme si je n’étais qu’un outil, un instrument inscrivant une aventure qui ne m’appartient pas, qui traduit une histoire commune.

Dire implique une expiration de l’intérieur vers l’extérieur. Simultanément une aspiration venue du dehors nous invite à bouger. Le mouvement s’oriente depuis l’individu vers le monde. Ce n’est pas seulement moi qui veux dire, mais l’attraction de l’entourage mobilise une énergie pour sortir de moi et aller vers de l’autre, du différent, de l’étrange. Ce décentrage permet d’imaginer que l’envie de dire ne s’origine pas seulement dans la personne mais viendrait de l’environnement, car il ne sert à rien de parler si personne ne nous écoute… Ainsi à l’orée de ce dossier, la parole de Katouchka Van Ditzhuyzen lancée dans la nature hivernale, vient toucher le lecteur aux prises avec les turbulences sociétales.

Lire, à l’inverse, implique une inspiration. Nous sommes avides de connaissances et curieux de l’univers qui vient à nous à travers les récits, les romans, les journaux et les livres. Le mouvement est orienté du monde vers l’individu. Par la lecture, nous accueillons et recevons les messages venus d’ailleurs. Cette fois-ci, c’est nous qui aspirons le différent, l’étranger, comme une nourriture qui vient nous combler. Cette réception nous transforme et éveille notre curiosité qui alimente une circulation entre dehors et dedans, entre recevoir, prendre et donner. Les commentaires de lecture de Gaëlle Abeille et d’Emmanuelle Gilloots à la fin de cette revue, viennent répondre à ce besoin d’apprendre et de mieux comprendre l’environnement. Celui de Sylvie Schoch de Neuforn montre l’évolution d’autres approches vers une plus grande prise en compte du contexte.

Écrire implique une action. L’écriture s’inscrit dans ce double mouvement de soi vers le monde et du monde vers soi. C’est une manière de participer à l’histoire, de rejoindre l’humanité en y prenant une part active. Pour être lu, entendu et compris, nous nous soumettons aux codes du langage, des signes et des symboles d’un peuple ou d’une culture. Par ce biais, il est possible d’exprimer une pensée singulière et originale tout en trouvant sa place dans une dynamique commune. Il peut sembler paradoxal que pour exercer sa créativité, il faille se conformer. Ce paradoxe freine le processus d’écriture et parfois le bloque. Certains craignent que la contrainte éditoriale ne fige le processus créateur. Ainsi Isadore From, l’un de nos maîtres en Gestalt-thérapie, préférait la transmission orale craignant que la forme statique de l’écrit ne nuise à la mobilité de sa pensée. Noël Salathé, son disciple, avait la même réticence ; ce sont ses élèves qui l’ont prié de leur confier les traces de ses recherches sur l’application clinique de l’approche phénoméno-existentielle.

Le choix de notre revue À Dire est de se mettre à l’ère numérique par une diffusion et un accès en ligne qui renforcent l’aspect interactif et instantané de la communication. L’idée de ne pas choisir un thème à l’avance et de laisser venir les textes à partir desquels une thématique émergera est une manière de vibrer avec le contexte et de traduire l’impact des événements sociétaux. Ainsi à la suite de la question de notre animalité, se fait jour celle de la place donnée à l’environnement. En effet, nous constatons que la tendance individualiste et consommatrice de notre société occidentale nous fait négliger la part environnementale pourtant au cœur de notre principe fondateur du champ organisme-environnement. Dans cette optique, nous sommes allés interviewer Jean-Marie Delacroix si sensible à la question des ambiances et des résonances démontrant l’interpénétration des univers.

La mondialisation des phénomènes tels la menace écologique, la précarité migratoire, la contamination de la pandémie et aujourd’hui l’irruption de la guerre, nous alerte sur l’interdépendance des faits et sur la vulnérabilité humaine. Nous sommes tous concernés par la montée de l’angoisse mais notre mission de thérapeute nous confère une responsabilité particulière. En ces temps troublés et troublants, notre awareness est particulièrement sollicité. Sylvie Schoch de Neuforn témoigne de l’impact des perturbations environnementales liées au surgissement de la violence en racontant la séance de supervision d’un gestalt-thérapeute russe pris dans la tourmente. Dans la même veine, le parcours mouvementé de Macha, émigrée russe, est raconté de façon à la fois poignante et poétique par Brigitte Baronetto. Descendue dans la rue, Florence Lagougine nous livre sur un ton enjoué l’imprévisibilité des contacts avec des passants qui n’auraient pas accès au cabinet du thérapeute. De son côté, Bruno Rousseau, sensible au péril de la dégradation de la nature, encourage une écogestalt dans la mouvance de l’écopsychologie ; thématique que nous retrouvons dans le concept d’éco-anxiété développé par Armelle Fresnais.

Se pose la question de l’influence de l’évolution sociétale sur la pathologie. Le règne du paradigme individualiste isole et exploite la personne tandis que les réponses étatiques institutionnalisent les relations humaines. Un climat de peur et de méfiance se généralise, entraînant des dérives collectives de confusion mentale et d’ambiance paranoïaque. Régine Cludy ouvre une réflexion sur l’origine environnementale des pathologies et esquisse les remèdes thérapeutiques. Paulo-de-Tarso de Castro Peixoto poursuit cette piste en insistant sur la sclérose des formes institutionnelles de santé mentale et d’éducation. Il fait part d’expérimentations menées « sur la place publique » au Brésil, qui font valser les normes établies et augurent de nouveaux modes de reliance humaine et artistique. Sous une autre forme, Marc Thouret valorise les facteurs thérapeutiques de l’expérience groupale, exploration qu’il poursuivra dans la prochaine publication de notre revue.

Les intuitions prémonitoires des fondateurs de la Gestalt-thérapie viennent confirmer les avancées des auteurs rassemblées dans ce dossier. Le contexte contemporain nous pousse à renouer avec nos fondamentaux qui mettent l’accent sur l’importance de l’environnement et de la co-construction dans un champ interactif. Il est remarquable que cet abord soit partagé par d’autres courants, par exemple, celui de la sociopsychanalyse présentée par Chantal Masquelier-Savatier dans ces pages. Le prolongement de ce cheminement interroge notre pouvoir d’action sur ce monde troublé, et nous choisissons ici de partager l’écriture qui sert de tremplin à une réalisation créative et collective !

 

Chantal Masquelier-Savatier
Psychologue clinicienne, gestalt-thérapeute, superviseure, formatrice et autrice. Exerce à Paris.

Dire...

« Si l’écho de leur voix faiblit, nous périrons »

Paul Eluard

Comment dire ?
Que dire ? Pourquoi dire ?
Comment ne pas dire ?

Ce matin, il fait très froid. Ça a gelé cette nuit.

Je marche parmi la végétation étoilée, lumineuse dans le gris de l’hiver, le pré devant moi ouvert et nu, je marche et je me dis : « Quelle chance de pouvoir publier dans cette revue, moi qui connaît les efforts ardus et parfois même l’impossibilité de publier ce que l’on a à dire au monde ! »

C’est ce matin que ça m’est venu, comme ça, dans la gelure de la nature autour de mon chalet, dans le silence, dans la paix qu’elle nous offre.

Dire, c’est toute ma vie !

Dire pour ne pas sombrer. Oui, ça a commencé comme ça ! Dire pour ne pas mourir. J’avais quinze ans.

Que reste-t-il à une adolescente quand son seul point de ralliement était son père qui l’a trahie ?

Elle ne semble trouver la force nécessaire pour tenir qu’à travers des symptômes bruyants et coûteux.

Dire a été la première étape.

Dire sans expliquer, car dire ce n’est pas analyser, dire c’est donner à l’autre qui reçoit, qui accueille, c’est retrouver ou découvrir le goût des choses, le goût de la langue, c’est comme écrire avec la brutalité des mots, c’est sortir de soi, sortir de l’ombre, de son ombre.

Dire, c’est communiquer, premier passage en thérapie qui soigne, qui permet l’ouverture de la brèche.

C’est parce que j’ai commencé à dire à quinze ans face à un homme qu’on appelle un psychiatre, que j’ai pu m’en sortir. Dire, c’est s’en sortir.

Dire, c’est aussi donner cette permission à l’autre. C’est une part vivante de mon métier de thérapeute. J’apprends maintenant aux autres à dire, à dire leurs souffrances, leurs joies. Hier je recevais une toute jeune fille de seize ans qui m’a émue, je voyais la jeune fille que j’avais été à son âge. Et cette jeune fille disait enfin. Elle bafouillait, elle tâtonnait, elle avait envie, elle avait besoin de s’exprimer, de laisser sortir sa peine dans cet espace aménagé pour elle. Elle disait son chagrin à travers son masque bleu et ses larmes mêlées. Et s’est opéré le miracle de la parole.

Dire, c’est faire exister la dimension psychique, la dimension de l’inconscient. C’est faire exister le vivant, le nommer, sortir de la panique animale et être dans le verbe.

Dire, c’est transmettre.

Transmettre au monde.

Dans ce matin d’hiver, je veux dire la beauté du monde face à son absurdité. Je veux dire sans expliquer que j’aime l’être humain, que j’ai la foi et que si nous la perdons, nous nous étiolerons, nous mourrons, parce que nous traversons un monde plein de turbulences, je vois mes patients ou mes proches tomber malades du covid, ceux vaccinés et ceux qui ne le sont pas, je suis peinée, je ne sais que faire et que dire. Et pourtant dans ce matin glacial, je suis fascinée par le vivant de l’hiver, cette beauté et je me dis, je te dis à toi qui me lis, ne perds pas la beauté des choses.

 

Katouchka Collomb-Van Ditzhuyzen
Psychologue clinicienne, gestalt-thérapeute de la personne, du couple et de la famille. Exerce dans l’Ain.

 

 

                                                                                                                      

                                                                                                                     

Du côté de l’environnement
Entretien avec Jean-Marie Delacroix

 

À l’occasion du thème de cette publication, notre revue À Dire interroge Jean-Marie Delacroix sur sa conception et son expérience de l’environnement.

À Dire : Comment as-tu ressenti notre thématique ?

Jean-Marie Delacroix : Très bien ! Je me suis dit : enfin les gestaltistes vont s’intéresser à l’environnement ! Nous avons de beaux mots, de jolies formulations, du champ à tout bout de champ, mais nous restons dans une perspective individualiste. Notre vision de l’environnement est restrictive.

À Dire : Que veux-tu dire ?

J-M D : On ne sort pas du triangle Je/Tu/Nous. L’environnement se limite aux relations interpersonnelles.
J’ai recherché la définition de l’environnement dans les annales historiques de la langue française : « L’ensemble des éléments et des phénomènes physiques qui environnent un organisme et qui se trouvent autour de lui ». J’ai trouvé une autre définition de la géographie humaine : « L’ensemble des conditions naturelles et culturelles, sociales et politiques, susceptibles d’agir sur les organismes vivants et les activités humaines ». Cela correspond à ma façon de voir, en ajoutant sociales et politiques.

À Dire : Cette manière de définir l’environnement te convient, mais qu’est-ce qui te fait penser que les gestaltistes réduisent cette vision ?

J-M D : C’est ce que je lis et j’entends autour de moi. Je me base sur la supervision et la formation. Dans le meilleur des cas, l’environnement inclut les interactions humaines, mais sans tenir compte de l’ensemble du contexte. Dans le monde de la Gestalt en France, les « psys du cœur » sont les plus engagés dans le champ social. Ils vont vers des environnements habituellement négligés par les thérapeutes. Mais en général la dimension sociale est ignorée.
L’environnement n’est pas clairement défini en Gestalt-thérapie. Cela reste une notion vague et floue. On parle du champ organisme-environnement comme une unité. Je prends soin de réunir les deux termes par un trait d’union. Si on met une barre, on les sépare, c’est comme un mur entre les deux.

À Dire : Dans tes ouvrages, tu parles de la notion de champ comme fondatrice. N’est-ce pas notre manière d’inclure l’environnement ?

J-M D : Je suis influencé par Malcolm Parlett qui tente de nous faire réfléchir à partir des cinq principes bien connus maintenant : organisation, contemporanéité, singularité, processus changeant, rapport pertinent. C’est la base minimum sur laquelle nous nous accordons. De mon côté, je parviens à une dizaine de principes en ajoutant quelques éléments qui complètent et nuancent cette base. Par exemple, un principe qui me parait important est celui de l’information.

À Dire : Pourrais-tu développer ?

J-M D : Je m’intéresse au champ morphogénique de Scheldrake qui apporte une vision de l’in-formation essentielle. Là aussi, je mets un trait d’union pour souligner le passage de l’informe à la forme, de l’indifférencié au différencié. Dans les groupes nous sommes constamment en train de nous envoyer des informations à la fois implicites et explicites, surtout implicites. Ces informations voyagent dans l’univers, sans limite de temps et d’espace et viennent se déposer, selon les principes de résonance et d’interdépendance, là où ça frémit, où ça s’active. Par exemple, dans un groupe, tout d’un coup, quelque chose se cristallise ; comme si un thème sous-jacent, flottant dans l’atmosphère, cherchait à sortir de l’indifférenciation pour prendre une forme précise à un moment donné. Les informations implicites qui circulent à notre insu viennent se matérialiser sur une personne ou une interaction. Ce phénomène se manifeste à travers les corps, les affects, les échanges. C’est ce qu’on appelle les effets de champ.

À Dire: Tu es très attentif à ces phénomènes que tu appelles « moments sensibles »

J-M D : Oui, c’est déjà pas mal de les remarquer et d’en parler. Mais je trouve que la formation des gestalt-thérapeutes n’est pas suffisante sur ce point. C’est très compliqué. Il faut des années pour comprendre et assimiler ce paradigme de champ qui nous amène à nous décentrer de nous-mêmes. Notre culture très individualiste ne nous prépare pas à cette démarche : se considérer comme une parcelle d’un tout plus grand que nous. Je ne suis qu’un maillon du champ, un maillon de l’univers. Je ne peux exister sans les connexions, les liens, les phénomènes d’interdépendance de ce qui nous entoure.

À Dire : Que penses-tu de la formation dispensée par nos instituts sur ce point ?

J-M D : Je crois nécessaire de remettre la notion de champ à sa juste place. C’est un concept psychosociologique qui demande de s’intéresser à la vie des groupes, aux environnements des plus proches aux plus lointains. Cela pousse à chercher comment cela fonctionne, comment nous sommes influencés et comment nous influençons. Et ce fonctionnement diffère selon les cultures. Par exemple, nous pouvons nous pencher sur les rituels autour de la mort qui existent dans toutes les cultures mais qui tendent à disparaître dans notre monde occidental. Tenir compte de la place de l’homme dans l’environnement ouvre le domaine de l’anthropologie, domaine qui m’est cher et qui se trouve très présent dans le tome 2 du PHG. Ce questionnement « Qu’est-ce que l’homme ? », « Qui sommes-nous ? » est infini car nous ne pouvons cerner les influences, les croyances qui nous ont façonnés.

À Dire : Ce domaine touche aussi celui de la sociologie et nous entendons des sociologues, comme Vincent de Gaulejac ou Claude Coquelle, critiquer notre absence de repères théoriques alors que nous prétendons intégrer la dimension sociale.

J-M D : Nous ne sommes pas suffisamment en cohérence avec nos fondements gestaltistes. Comment tenir compte à la fois de l’environnement humain et de l’environnement non-humain comme le souligne le psychanalyste Harold Searles dans son ouvrage « L’environnement non-humain ». C’est un psychanalyste en bonne et due forme qui nous apprend notre métier de gestalt-thérapeute. La proposition de notre collègue Marc Douillet qui accompagnait les gens dans une expérience d’accro-branche illustrait bien ce contact avec l’environnement non-humain.

À Dire : Il semble qu’il y ait différentes manières de définir le champ. Cette polysémie est source de confusion pour les gestalt-thérapeutes. Le micro-champ introjecté évoqué par la PGRO, est-il en cohérence avec notre notion de champ ?

J-M D : Pour moi, la notion de champ équivaut à l’ambiance, l’atmosphère, le climat. Mais je trouve intéressante la notion de micro-champ introjecté. Lorsque je parle de moi, je suis fait de l’ambiance du champ familial qui est entré dans ma peau, dans mon corps. C’est un résidu vivant qui alimente ce qui se passe présentement, pour le meilleur et pour le pire. L’ensemble des événements passés s’intègrent dans le champ actuel.
Tout le bazar de la société actuelle est constitué de ces parcelles, éléments de réalité qui s’agglomèrent et créent une certaine atmosphère. Les tensions et les angoisses qui surgissent viennent réactiver les mécanismes névrotiques. La manière dont les informations circulent interroge le rapport aux informations données. Nous vivons dans une ambiance de doute : qui croire aujourd’hui ? Où est la vérité ? L’heure est à la méfiance et la suspicion. Une tentative de manipulation asservit les gens par la peur.

À Dire : Nous sommes dans un climat de terreur qui contamine nos espaces associatifs et contredit l’ouverture initiale de la Gestalt-thérapie.

J-M D : Effectivement, en France, la Gestalt-thérapie a tendance à imposer un mode de pensée unique. Nous sommes passés d’une focalisation obsessionnelle sur la théorie du self prônée comme une certitude absolue, à une période où l’adhésion à la phénoménologie est devenue un passage obligé. Hors de la théorie du self, hors de la phénoménologie, point de salut ! Cette radicalité génère des phénomènes d’exclusion et de ségrégation entre les bons et les mauvais, les initiés et les incultes. Le champ social de la Gestalt-thérapie a souffert et souffre encore de ce clivage qui a déclenché de la honte : « Si je ne suis pas dans ce camp là, je ne suis pas à la bonne place ».

À Dire :  Remettrais-tu en cause la référence à la phénoménologie ?

J-M D : On s’y intéresse, on s’en nourrit. Mais ce n’est pas le tout de la Gestalt. Dans un article, Gary Yontef soulignait le risque de confusion entre la phénoménologie philosophique et la phénoménologie clinique appliquée à la thérapie, c’est-à-dire l’adaptation de l’attitude phénoménologique à l’expérience relationnelle. Ce qui en découle, c’est une posture centrée sur l’awareness, la conscience de ce qui se passe là, dans cet environnement- là. C’est une façon d’appréhender le monde, un entourage proche et lointain, visible et invisible. Cette démarche est intéressante sauf quand on en fait une religion. Mais les choses ont changé, j’entends beaucoup moins parler de ce clivage. Les notions d’awareness et de champ méritent d’être approfondies.

À Dire :  Revenons à la notion d’environnement qui nous préoccupe dans cette publication.

J-M D : Dans le contexte actuel, les gestalt-thérapeutes reçoivent des patients venus d’autres cultures. Ce que j’observe c’est la tendance des thérapeutes à regarder l’autre comme s’il était français, avec des points de repère français. Par exemple, les patients réunionnais ou africains ont leurs propres guérisseurs, des thérapeutes traditionnels. Et nous leur plaquons nos références occidentales, notre système de valeurs. Nous leur imposons une intégration néo-colonialiste, dans un conformisme social avec une façon de voir, de manger, de travailler et de vivre… Nous sommes en confluence avec les modes d’être de notre culture hérités du siècle des lumières.

À Dire : Que proposerais-tu ?

J-M D : C’est un problème éthique. Nous avons à inventer l’ethno-psychothérapie comme Tobie Nathan a développé l’ethno-psychiatrie. C’est-à-dire, éveiller notre curiosité : « Dans ta culture, chez toi, on fait comment avec ces problèmes-là ? », « Comment ça se passe chez toi, la question de la naissance ? de la vie ? de la mort ? »

À Dire : Dans notre monde aseptisé, précautionneux et médicalisé, nous avons tendance à banaliser ces passages nous en remettant aux progrès techniques qui cherchent à garantir l’absence de risques. Au début de la pandémie du coronavirus, quelques philosophes ont relevé que notre société pousse au déni de la souffrance et de la mort. Nous recueillons dans nos cabinets la détresse liée à l’isolement, facteur de maladie, de dépression et de mortalité. Dans un tel environnement, notre profession de gestalt-thérapeute trouve du sens à préserver des espaces d’humanité.

Un environnement troublant

 

Notre séance de supervision a été déplacée pour cause de guerre. L'interprète ukrainienne qui traduisait nos échanges sur Zoom est sur les routes. Lui, il est russe et habite une ville traversée par la Volga. Dans son courriel il m'a donné un aperçu de l'état dans lequel il se trouvait : "j'ai peur, je suis déprimé, il y a de la colère, de la honte. Maintenant je veux m'échapper en (il nomme un pays proche) mais je ne sais pas si je vais y arriver à temps".

Il trouve une nouvelle interprète, celle-ci vit en Russie. Nous nous voyons ce vendredi matin, deux semaines après notre dernier entretien et le déclenchement de la guerre. Je suis un peu anxieuse : la situation est incroyablement complexe, dévastatrice, je me sens approcher des zones de haute intensité, tant dans son vécu que dans ce qui bouleverse l'équilibre mondial. Mais en même temps je me sens confiante dans la possibilité d'être pleinement présente et de mettre en acte cette présence dans la rencontre. Je ne sais pas encore comment nous pourrons nous rejoindre, lui dont la vie a basculé, et moi dans la relative sécurité et prévisibilité de mon cabinet.

Au cours des séances précédentes, avant les évènements disruptifs, j’ai travaillé souvent avec lui dans la perspective de la régulation émotionnelle, et je m'appuie sur la théorie polyvagale de Porges. Il manifeste parfois beaucoup d’émotion, et alors il s'agite, sa voix enfle et son regard s'intensifie. Je le sens en général très présent à la frontière-contact, et ce sentiment est renforcé par le fait qu'il commence souvent ses phrases par "tu sais..." et je sens alors l’intentionnalité du contact. Parfois il se fige et parfois il est très attentif à faire des liens et à entrer en cohérence avec ce qu’il a compris de la théorie gestaltiste. Je prends soin de son être-thérapeute en l'aidant à percevoir et accepter ses dérégulations et en lui permettant de revenir consciemment à une posture plus ancrée, tout en ralentissant le processus. En même temps son énergie et sa motivation me mobilisent en aiguisant ma capacité de résonance, je sens mon désir d'habiter avec lui un entre-deux qui engendre des formes signifiantes. Et je dirai plus simplement qu'il m'est très sympathique !

Je suis ce matin-là dans une prudence liée à ce que j'imagine de l'environnement qui est le sien. Je suis consciente que la connexion Zoom peut ne pas être complètement sécurisée, et je ne prononcerai pas les mots de guerre ni de Poutine.

Il commence la séance ainsi :
"J'ai la sensation que tout se brise, tout ce que nous avons construit se détruit.
Nos rencontres m'aident à m'enraciner au cours de mes séances avec mes clients. Mais maintenant, je sens que mes racines qui avaient déjà une profondeur sont arrachées.
Il me semble que je cours sur une terre qui se brise sous mes pas."
J'évite de faire une intervention qui serait d'emblée trop technique en lui proposant de sentir le sol sous ses pieds. Je me laisse plutôt ressentir globalement comment ces images renvoient à un vécu d'effondrement.

Plus tard dans la séance, après avoir exprimé ses peurs, sa colère, il se met debout, j’en fais autant, et je lui dis :
"Sentons le sol sous nos pieds, c'est le sol de la planète terre, nous partageons le même sol."

On se donne le temps de sentir, puis je lui demande :
"Est ce que ça change quelque chose pour toi que je te dise cela ?"
"Oui, c'est comme si c'était une main tendue vers moi et je cours sur ce sol qui se brise et se casse et je cours vers ce bras tendu vers moi. J'ai la sensation que beaucoup de temps s'est passé depuis notre dernière rencontre, et comme si j'ai déjà oublié comment je peux être avec toi".
Je lui réponds : "oui, on a besoin de temps pour se retrouver, et notre corps aussi".

En réponse à ma question "que pourrais-tu attendre de ta supervision aujourd’hui ?", il me parle de sa charge émotionnelle qui est trop intense. Il emprunte une image à l’un de ses formateurs : "Quand j'ai sur mes épaules et sur ma tête une maison énorme avec beaucoup de problèmes et que je viens en séance avec, alors j'enlève cette maison, je l'installe près de moi quand je suis avec mes clients, et quand je rentre chez moi, je reprends cette maison et je l'installe sur mes épaules. Là, je sens que je ne vais plus arriver à déposer la maison".

L'environnement a brutalement changé, certes, mais le lien que nous avions créé peut retrouver sa vitalité, avec une tonalité autre. Ce qui domine en moi, c'est ma stabilité : distance par rapport à l'émotionalité ambiante (ce que j’appelle le neutre de ma posture[1]), ne pas réduire l’autre à l'aune de mes propres fantasmes et mes a priori, mettre en avant la reliance et la connexion, comme éthique et comme esthétique, privilégier et soutenir ce qui est de l'expérience dans cet espace-temps de la séance. Privilégier l’être plutôt que le faire, tout en utilisant les ressources que me donnent mon expertise (assumée tout en la sachant provisoire), comme la prise en compte du fonctionnement du système neurovégétatif, en particulier l'attention portée au vagal ventral qui permet de se réguler en se connectant à l'environnement humain et non humain. En effet, pendant la séance apparaissent des éléments traumatiques de l'enfance liés à la colère et au sentiment d'impuissance, mais aussi des traumatismes collectifs, comme quand il exprime ses craintes vis à vis de l'avenir en Russie :

"Ce sera un grand kolkhoze… j'ai la sensation que bientôt on devra travailler aux champs, planter de l'oignon et ensuite manger de l'oignon".
Dès le début, je remarque comment sa respiration est courte.
"C'est comme si tu avais du mal à respirer..."
Et j'ajoute :
"Et en même temps on respire le même air, celui qui entoure toute la terre".

Lui : "C'est comme si l'air dont tu parles, j'ai peur de ne pas y avoir accès, je suis comme dans une sorte de bulle qui ferme l'accès vers l'air et j'ai peur de ne plus avoir la possibilité d'échanger avec toi, avec les collègues".

Après l'effondrement et la peur vient l'énergie des réponses de survie, fuite et combat, qu’il manifeste ainsi (il se tient debout et son corps est très mobilisé) :
"J’imagine que si je ne peux pas ouvrir une porte, alors j’en chercherai une autre, si je n'ouvre pas cette porte, je chercherai une fenêtre, si je ne peux ouvrir la fenêtre alors je sauterai au-dessus des fils de fer barbelés, sinon je vais creuser la terre pour sortir !"
"Tu sens l'énergie que tu as mise à me dire ça ?"
"C'est seulement la colère".
Après un moment où apparaissent des larmes, il reprend :
"Je vais prendre quelque chose de très lourd et casser les têtes de ces imbéciles, les têtes des gens qui tuent d'autres gens en mon nom. Ils me tuent aussi, ils ne tuent pas directement, mais différemment".

Il continue après un moment : "Et en même temps je sens que je suis sous la violence car je ne peux pas le dire, merde, je dois me taire, je ne peux pas dire vous êtes des fascistes imbéciles ".
Au "je ne peux pas dire", je réponds : "Ce que je peux te dire, c'est que parmi les gens que je connais, les collègues auxquels je parle, on se rend compte comment c'est difficile pour vous et on reste en lien avec vous."
"Merci !"… émotion.

Bien qu'au cours de cette séance il ne soit pas question de ses patients, je suis face à un collègue et lui fais sentir son appartenance à la communauté gestaltiste, avec le sentiment que cela peut faire soutien : en effet, ma façon de souligner ce lien participe de la nécessité de le reconnecter à un environnement plus large et plus sécure. Ainsi (par l’activation du système de régulation du vagal ventral), il peut retrouver une posture de thérapeute plus enracinée.

J’admire la façon dont il laisse l’activation du self se manifester avec force et clarté dans tous les registres : les sensations et les émotions, l’imaginaire, le choix des mots, l’expression verbale appuyée par la voix et les gestes, et cette remarquable façon qu’il a de porter cette intentionnalité du contact pour me rendre totalement présente et remarquablement vivante dans cette rencontre. Tout ceci malgré la distance, les contraintes de la traduction, les filtres inhérents à la visio, et l’énorme différence de nos conditions de vie actuelles. J’ai d’ailleurs l’impression, dans l’après-coup, de co-écrire cet article avec lui !

Nous arrivons à la fin de la séance.
"Tu sais, ma respiration est apparue (je l’observe en effet), et j'ai commencé à observer tes mouvements, ta vivacité, la vie a commencé à apparaître. Je me sens palpiter, vivant et je te sens palpiter, vivante." Il pose la main sur son cœur.
"Oui, tu n'es pas isolé."
Gros soupir.
"C'est très bien de respirer un air commun et ne plus se sentir isolé."

Alors que nous nous rasseyons, je lui redis :
"On a les pieds posés sur la même terre, on respire le même air, et on est reliés par le cœur avec un fil invisible."
J’appuie mon dire en le regardant "du fond des yeux" afin d’en faire une parole performative qui souligne notre humanité commune : tenir debout, respirer et se relier. Tout en étant consciente que nous sommes dans le cadre d’une supervision. Dans ce cadre et au-delà.

Je termine cette séance avec la satisfaction d’être allée aussi loin que le potentiel de la situation et mes propres limites le permettaient. J’ai l’impression d’être passée d’un environnement troublé et morcelant à un environnement plus stable et unifié.

 

Sylvie Schoch de Neuforn

_______________________________________________

[1] Sylvie Schoch de Neuforn, Du neutre à l’engagement en Gestalt-thérapie, 2014, revue Gestalt n° 45

Macha
au gré des variations environnementales 

 

L'époque est vraiment difficile pour Macha,

En effet depuis quelques années, rien ne va....

Chaque jour, chaque heure elle a dû s’adapter,

Accepter de perdre pour, de nouveau, avancer.

Quitter les isbas, le froid intense de Sibérie,

Les étendues neigeuses, les forêts, la taïga,

Goûter la douceur de vivre dans ce nouvel ici,

La mer, les pins, les fleurs blanches des acacias.

Que de grands contrastes dans sa brève existence.

A tout moment il lui a fallu changer, s'ajuster.

Pourtant elle manie les langues avec aisance,

Sait observer, écouter, sentir pour inventer.

Les réseaux lui ont permis de rencontrer l'amour,

Un bel homme, intelligent, élégant.

Ses manières l'ont conquise, son humour.

Au fil du temps, il a su se montrer tellement galant !

Sur le Nil, un soir, une bague a orné sa main.

C'était un jour merveilleux, si romantique,

La vie lui offrait un changement bien soudain.

Le futur lui apparut totalement féerique.

Elle le suivit dans ce joli village provençal,

Son corps apprivoisa la chaleur, la lumière,

Son cœur accepta des façons plus libérales,

Son âme slave renonça aux austères manières.

Courageusement, éclosait une nouvelle personne

Riche de son passé, enrichie du présent.

Dans le ciel de sa vie surgit un puissant cyclone

Qui nettoya, balaya, chassa quotidiennement

Les anciennes habitudes et les vieilles traditions.

La vie continua ainsi, des nouveautés toujours à inventer

Afin de trouver un équilibre, constante évolution.

Son chemin se poursuivit, les obstacles domptés.

Puis un jour de mars, dans ce si beau printemps

Tout s’arrêta. Un virus invisible et dangereux

Pétrifia les gens, persifflant la peur comme un serpent.

Injectant ça et là un amer poison, sordide, affreux.

Plus de relation mais de la distance, l'autre devenait monstrueux.

Macha déjà très seule, loin de sa famille, loin de ses amis,

Écouta, obéit, s'enferma, se coupa de ce monde haineux,

Son cœur, son âme connurent nostalgie et mélancolie.

Cet être microscopique devint l’adversaire à combattre.

Tout autour d'elle signifiait contagion : contacts, câlins.

Poignées de porte, poignées de main. De quelles manières l'abattre ?

Elle se recroquevilla, s’isolant du monde, des gens si mesquins.

De ce nouvel environnement naquirent d'autres comportements,

Plutôt réveil de vieilles habitudes, sœurs de l'insécurité, de la méfiance.

Dans ce pays de liberté, ses réflexes d'antan, piètres ornements,

L'accompagnaient, la protégeaient avec une incroyable élégance.

Dans ce monde étrange et solitaire, elle volait très légère,

Attentive, se contentant de peu, réflexes si bien connus.

Comme il était bon de voir que les résistances mises en place hier

Pouvaient lui assurer confort, facilité, fluidité, inattendus !

La solitude, l'enfermement, le doute, la crainte, le soupçon

Avaient bercé sa vie auparavant, elle les avait dépassés.

Ajustement créateur, ajustement conservateur, sacrée invention !

Elle sortit de ce combat, plus forte, plus riche, moins stressée.

Oui, la vie va ainsi, avec des nouveautés toujours à inventer.

Un combat terminé, une victoire méritée, rêve de tranquillité.

Non, la guerre prenait un autre costume, changeait d'ennemi.

Annexion de territoire, lutte de pouvoir, véritable tsunami.

Pour lutter, pas de vaccin mais des chars, des tanks, des bombes.

Son pays, la Russie, détruisait, abattait la fragile colombe.

Macha rencontra alors dans les yeux des personnes aimées

La violence de l'incompréhension, le traître feu des préjugés,

La lourdeur de l'ignorance, la bêtise des généralités.

Son accent, les traits de son visage, son originalité

Devenaient cibles de balles invisibles trop bien souvent nommées

Exclusion, ségrégationnisme, nationalisme, protectionnisme,

Haine, tout simplement... Racisme.

Qu'aurait-elle à inventer pour trouver sa place, juste pour exister ?

Mais son courage, sa détermination stimuleront de nouveau sa créativité !

 

Brigitte Baronetto
Gestalt-thérapeute diplômée de l’EPG, accueille les adultes, enfants, adolescents et leurs familles dans les Bouches-du-Rhône.

Moments improbables

Aux Psys du Cœur Nomades
À celles et ceux qui prennent le risque d'aller-vers à la rencontre des publics précaires
avec pour principale ressource d'être thérapeute, sans chercher à faire de la thérapie
avec pour confiance d'être prêts·es à tout moment à réinterroger tous leurs prêt-à-penser
avec leur joie et leur étonnement de s'ouvrir à la rencontre de l'autre
d'envisager toutes formes improbables de présence et de contact, pourvu qu'elles soient d'humanité
avec leur capacité à créer des espaces de possibles pour y semer des actes thérapeutiques
qu'ils·elles laisseront germer et fleurir au loin.

 

L'humiliation

Carrefour de Belleville à Paris, c'est un jour de marché baigné de soleil dans la fraîcheur de l'automne. Nous sommes là, sur le terre-plein, au milieu de la foule des passant·es, de la circulation des voitures et des bruits de la ville, au cœur de la vie de tous les jours. Entre nous, acteurs et actrices de la promotion de la santé – aujourd'hui pour Octobre Rose et la prévention du cancer – quelques mots joyeux, quelques rires échangés pour se saluer, se reconnaître, se relier. Nous sommes tous et toutes des professionnel·les, nous savons de quoi nous parlons, nous étalons nos documents, attachons nos affiches – mais comment aller vers… aller au contact des personnes… aussi impressionné·es qu'elles ? Comment s'aborder, s'apprivoiser mutuellement ? Les Psys du Cœur Nomades sont là – présents pour la santé psychosociale –  reconnue comme partie intégrante de la santé globale. Mais comment ouvrir cet espace ici avec ces personnes venues de différents horizons, chargées de leurs paniers au bout des bras pleins de légumes et autres aliments…?

Proposer d'apprendre quelques gestes anti-stress, de partager un moment de bien-être pour soi avec d'autres ….

"Comment allez-vous aujourd'hui ?" - Être en présence de thérapeutes et laisser la vie se déplier ….

Des médiatrices santé circulent parmi les gens devant nos espaces santé, elles les contactent, les orientent vers l'un·e ou l'autre d'entre nous.

Je demande à Malika : " Qu'est-ce qui fait que tu orientes une personne vers les Psys du Cœur ? – Je ne sais pas ce que tu fais exactement, mais j'ai confiance en toi et je sais quand les gens ont besoin de toi, de te parler".

Plus tard, Malika m'amène un monsieur se tenant bien droit, avec ses sacs de courses, dans son imper coupé très droit, ses cheveux gris bien coupés, le regard direct. Je l'invite à s'asseoir, à poser ses sacs. Nous sommes là, un peu intimidés, ne sachant pas trop ce que nous avons à faire ensemble juste maintenant. Je lui demande simplement comment il va. L'intensité, dense, retenue est tout de suite présente, impressionnante. Il commence "Madame, je suis arrivé ici de Tunisie à 29 ans….j'ai dû recommencer ma vie, justifier ma naissance, ma famille, mes origines, mon éducation, mon métier d'enseignant, mon parcours… " – le bruit, la foule, la circulation, je n'ai pas entendu et je lui demande "que faisiez-vous dans votre pays ?" – il s'offusque et me somme de l'entendre " Je vous ai dit que j'étais enseignant ! Et ici on m'a dit d'aller faire des ménages !" – j'ai le cœur qui dégringole dans les talons, l'humiliation je connais. Je me relie à sa dignité "J'ai bien senti que c'était important, c'est pourquoi je voulais être sûre de bien vous entendre" – nous reprenons pied ensemble, il continue … la rencontre de sa femme, leur mariage, les trois enfants élevés ensemble – avec des valeurs, l'honnêteté, le respect, les études, le travail… "Et maintenant que j'arrive à la dernière période de ma vie, je dois encore subir les discours de certains personnages politiques sur les immigrés !"

J'ai mal au cœur, à mon humanité et je ne trouve rien d'autre à lui témoigner que "Votre confiance est un précieux cadeau, Monsieur" – "Merci de m'avoir entendu, Madame".

Il me regarde droit dans les yeux, se lève, reprend ses sacs de course et part droit devant lui, avec sa dignité et son indignation.

Malika le regarde s'éloigner. Je viens chercher du réconfort près d'elle. Elle m'interpelle "Alors, il avait bien quelque chose à dire ?" – "Oui, il avait quelque chose à me dire". Merci de l'avoir aussi bien senti.

Carrefour de Belleville, à la croisée des chemins.

 

« C’est pas pour nous »

Forum des Associations dans un arrondissement populaire de la capitale. Avec les Psys du Cœur nous tenons un stand. Je parle avec gentillesse, talent, intensité, enthousiasme de cette possibilité de soutien thérapeutique que nous offrons aux passant·es.

Passe une petite famille, le père baraqué tatoué, le garçon aux bords arrondis, la mère aux cheveux blondis. Ils avancent lentement, l'homme devant détourne le regard, le garçon jette un coup d'œil et suit du regard sa mère derrière lui, la femme passe doucement, s'éloigne de notre stand, le visage pourtant tourné à regret en arrière pour nous voir encore – quand j'entends la voix de l'homme "C'est pas pour nous !".

Mon cœur bondit, j'attrape un flyer et je saute au coin du stand à la rencontre de cette petite famille, avant qu'elle ne passe son chemin.

Je me sens maladroite, bête avec mon papier à la main que la femme ne prend pas. Je regarde la mère, l'enfant resté près d'elle, j'essaie un sourire puis des mots accueillants, du quotidien "Vous venez quand vous voulez… si vous avez des soucis…envie d'en parler…. nous sommes là pour vous…." Le père qui s'est arrêté quelques pas plus loin, observe, écoute. Alors il revient vers nous, pose une ou deux questions. Je me sens encouragée. La mère ne me quitte pas des yeux, je lui confirme "C'est pour vous… c'est libre…" Je lui montre sur le flyer, qu'elle n'a toujours pas pris, notre nom, le lieu, le jour et les horaires… Elle ne me quitte pas des yeux, le regard de son fils navigue d’elle à moi, interrogatif, attentif. Je me tourne vers l'enfant et du doigt lui montre le plan dessiné sur le flyer pour venir, les horaires inscrits… Il acquiesce de la tête. Je comprends que sa mère ne sait pas lire.

A la réaction de son fils, la mère se saisit du flyer et le glisse dans son sac.

Le garçon retrouve sa légèreté d'enfant, nous partageons un éclat de rire complice.

Le père qui a patienté tranquillement, remercie.

Pour la route je leur offre "Vous serez toujours bienvenu·es !" et les suivrai s'éloignant, longtemps, des yeux et du cœur.

 

Avec deux ailes

Ils et elles sont si jeunes, la vie devant eux et elles !

Mais les voilà par multiples de centaines faisant la queue pour un panier alimentaire, des produits invendus, récupérés, choisis pour leur qualité, quelques produits d'hygiène... Dans cet immense espace de culture alternative tout est fait pour qu'ils·elles gardent dignité et sourire, même si leur vulnérabilité est là, à fleur de peau.

Nous, les Psys du Cœur Nomades, accompagnons ce mouvement de solidarité et d'humanité. Nous nous tenons à la fin de la distribution alimentaire de Linkee et cherchons à croiser les regards de tous ces jeunes derrière leurs masques : "Comment ça va pour toi aujourd'hui ?"

Elle passe si vite "Ça va" – j'ai à peine eu le temps de me retourner pour la voir s'éloigner que déjà elle est revenue vers moi : "En fait, ça ne va pas du tout !". Je la reçois en plein cœur, cette jeune fille vigoureuse avec ses sacs bien chargés me fait face et me somme d'être là pour elle. Le lien est si ténu, que je n'ose même pas l'emmener à l'endroit du joli espace-café qui nous est réservé pour recevoir en entretiens, à cinq mètres à côté de nous.

Un banc est là à portée de main "Veux-tu t'asseoir ? Poser tes sacs ?"

Nous sommes face à face, je n'ai rien dit, elle m'adresse un flot de paroles intenses, douloureuses, déterminées :

"...du Cameroun ... elle veut faire ses études ...changer d'orientation, pour créer ensuite une entreprise dans son pays... personne ne comprend ! ... des problèmes de papier si elle change d'études – un choix pas accepté par l'administration... sa mère, ses sœurs, même ses amies s'y mettent – tu es folle, marie-toi avec un français pour avoir tes papiers... fais comme nous ! – elle ne veut pas – veut décider pour elle-même, sait que ça va être difficile, risqué – mais elle veut arriver à faire reconnaître son choix à l'université, à l'administration, à sa famille, à ses amies..."

Je tente "un soutien ? un père ?" – la blessure profonde affleure : "mon père... hors mariage... ne m'a pas reconnue – j'ai tenté de lui dire – il est mort maintenant..."

Le flot des jeunes circule juste à côté de nous, les Psys du Cœur Nomades les interpellent, des rires fusent, la musique s'entête... nous sommes dans notre bulle toutes les deux.

Elle continue avec force et ténacité, en pleurant à chaudes larmes. De mon côté, je ne lâche rien du soutien que je lui apporte indéfectible, féminin, maternel, énergique.

J'éponge comme je peux, je n'ose pas me lever au risque d'interrompre ce lien si délicat. D'un œil je guette – une collègue va bien voir... ah oui, "peux-tu nous apporter des mouchoirs ?– merci ". 

Après l'orage, vient la résilience. Elle retrouve sa lumière, sur son visage : "je me sens encouragée – ça ne va pas être facile, mais je sens que je vais y arriver – quand je retournerai au Cameroun, j'irai offrir ma réussite à mon père sur sa tombe."

D'un coup, la voix plus légère et le corps plus délié, elle remarque mon badge et mon prénom : "Vous vous appelez Florence - et sans même que j'aie le temps de lui demander – moi c'est Gaëlle-Anabelle" – "Ah c'est très joli, avec deux L pour s'envoler !".

Elle reprend "Ça fait longtemps dans mon entourage, qu'on me dit que je suis folle, avec toutes mes idées sur la vie que je veux mener, et que je devrais aller consulter un psy...Mais rien qu'à l'idée que je ne vais pas bien, que je ne sais pas quoi demander, ni comment trouver un psy, obtenir un rendez-vous, y aller la boule au ventre... je n'y arrive pas ! Alors que là spontanément, vous étiez là, c'était évident et simple."

Les lumières de nos yeux se croisent une dernière fois, avant un au revoir.

 

Florence Lagougine
Psy du Cœur Nomade
Psychosociologue et Gestalt-thérapeute

Pour une éco-gestalt

 

Au paradigme gestaltiste « La personne est indissociable de son environnement », n’avons-nous pas besoin de nous rappeler du corollaire « L’environnement est indissociable de la personne » ?

La guerre en Ukraine, la pandémie et les souffrances générées s’invitent dans les cabinets de thérapie et de coaching sous une forme plus ou moins explicite, avec des ressentis, émotions, imaginaires spécifiques à chaque situation accompagnée.

À l’heure de l’anthropocène, cette nouvelle ère géologique caractérisée par l’impact majeur et accéléré de l’être humain sur la planète, la question de la destruction du vivant vient également. Comme nous le rappellent les scientifiques, nous sommes la première génération à ressentir et à comprendre les effets de la crise écologique et la dernière génération à pouvoir agir ! Ou plutôt, nous sommes les premières générations à ressentir et à comprendre les effets de la crise écologique.

Dans les années 2000, le philosophe australien Glenn Albrecht observe une vague de déprime emporter les habitants de la Hunter Valley : l’industrie minière qui s’y est développée, en polluant la région, a radicalement transformé le paysage. Il invente alors, notamment, le concept de "solastalgie"[1] pour décrire la douleur ressentie lorsqu'on prend conscience que l'endroit où l'on réside et/ou qu'on aime est dégradé. C’est « le mal du pays sans exil » ! La solastalgie est vécue au présent alors que l’éco-anxiété, théorisée par Théodore Roszak dès les années 1970, est une peur par anticipation.

Lorsque je retourne dans mon village natal et que je fais ma ballade habituelle le long de l’Eure, je retrouve la rivière et ses abords que je connaissais sur le bout des doigts lorsque j’étais enfant. Il y a une ballastière, des arbres, mais tous les aménagements réalisés depuis quelques années pour en faciliter l’accès ont transformé ce lieu « sauvage ». Il n’y a plus de chevreuils, faisans, lapins. La diversité de la vie animale et végétale est en train de disparaître, mine de rien, année après année.

Une cliente, Martine, que j’accompagne depuis des années en thérapie, est de plus en plus préoccupée par la « situation du monde » comme elle dit, et notamment par la disparition progressive de la biodiversité. Elle cherche sur les réseaux sociaux tout ce qui est publié sur ce sujet. A travers les articles et les vidéos qu’elle regarde quotidiennement, elle imagine tous les jours l’évolution du monde et sort de moins en moins avec ses amies. Elle s’inquiète beaucoup pour sa fille, jeune adulte, qui cherche son chemin professionnel et semble perdue, malgré de belles études universitaires.  

Suite à la sortie du dernier rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), Le Monde (1er mars 2022) met en figure la parole de Dave Reay, directeur du Climate Change Institute de l’Université d’Édimbourg, qui, en utilisant la métaphore de l’effet domino, pense que le changement climatique du XXIe siècle « menace de détruire les fondements de la sécurité alimentaire et en eau, de la santé humaine et des écosystèmes et, finalement, d’ébranler les piliers mêmes de la civilisation humaine ».

La santé humaine est conditionnée par la santé de l’environnement et vice versa. Or la société de croissance industrielle a déconnecté l’être humain de sa connexion directe à la nature. Comme l’affirme Bernard Boisson (2021) : « Nous nous sommes tellement coupés de la nature que nous sommes coupés de notre propre coupure. Et plus nous sommes coupés de notre coupure, plus nous échafaudons une existence qui ignore son ignorance. »

Ce constat peut également être appliqué aux entreprises : une entreprise en bonne santé financière n’est pas forcément en bonne santé ! Les chefs d’entreprises eux-mêmes commencent à mettre en œuvre une triple comptabilité (économique, sociale et environnementale) pour évaluer la santé de leur organisation. 

De la Gestalt à l’écogestalt

Dans la lignée des paradigmes notamment bouddhistes d’interdépendance et d’impermanence, la Gestalt est « par nature » écologique : intervention à la frontière-contact organisme / environnement, importance de l’awareness, approche holistique avec une place importante accordée aux dimensions corporelle et spirituelle, posture de champ… 

Y aurait-il un risque que la Gestalt ne conçoive l’environnement que comme un « garde-manger » aux ressources illimitées ? Dans le PHG, le mode de fonctionnement du self est décrit notamment comme « un appétit puissant mais vague qui peut trouver des possibilités dans l’environnement ».

En nous connectant aux racines vivantes de l’écopsychologie, en accompagnant nos clients au plus proche de la nature (en sortant de nos cabinets notamment à travers des séances itinérantes, dans les villes et dans les parcs…), en œuvrant à une critique de la société de croissance industrielle autodestructrice, l’écogestalt peut apporter sa contribution au changement de cap pour « prendre part à la guérison du monde » comme le propose Joanna Macy (2018).[2]

Comme le soutient David Abram (2013)[3], « nous ne sommes humains qu’en contact et en convivialité avec ce qui n’est pas humain ».

« Une approche réellement écologique ne cherche pas à atteindre un avenir envisagé mentalement mais s’efforce de participer, avec toujours plus d’acuité, au présent sensoriel. Elle s’efforce de devenir toujours plus éveillée, sensible aux autres vies, aux autres modes de conscience et de sensibilité qui nous entourent dans le champ ouvert du moment présent. »

Pour un être au monde aussi vaste que l’univers…

 

Bruno Rousseau

_______________________________________________

1. Étymologiquement, ce terme provient du mot anglais solace qui signifie réconfort, et de algie qui veut dire douleur. Cela peut être traduit par la douleur liée à la perte de ce qui nous réconforte, en l’occurrence notre environnement. (note de la rédaction)
2. Citée dans ROUSSEAU Bruno, Pour une écogestalt au service des transitions et du vivant, revue Gestalt N° 56, 2021.
3. ABRAM David, Comment la terre s’est tue. Pour une écologie des sens, La Découverte, Paris, 2013.

Pathologie sociale ou de l’individu ?

 

1 – Pour définir ce qu’est la pathologie.

Pour tenter de cerner cette notion, je vous propose la question suivante : la pathologie est-elle un fonctionnement, un trouble de l’individu, ou une réponse humaine à des questions sociales ?

La psychopathologie (des mots grecs : psukhé, âme et pathos, maladie) qui fait partie de la pathologie, est l’étude des troubles psychiques par la psychologie, la psychiatrie ou la psychanalyse (définition Wikipédia). En lisant ce mot ou en l’entendant, j’imagine qu’un cortège de représentations apparaît à votre esprit, et peut-être aussi, les notions de gravité et de réponses médicales, de diagnostic et traitement.

Et si ces fonctionnements, troubles classifiés dans la nosographie psychiatrique étaient des formes d’existences que notre société construisait ? Si c’étaient aussi des réponses humaines à des questions d’organisation sociale, culturelle et sociétale ?

Car après tout qui construit qui ? Cet écrit n’a pas la prétention de répondre à cette question, mais d’ouvrir à cette question, voire de l’ouvrir tout simplement et la sortir du contexte dans laquelle communément elle se situe.

Finalement regarder quelle est l’influence de l’organisation de nos sociétés sur notre capacité à nous construire, à agir et à penser, en gros, à y vivre, c’est aussi regarder les lieux de nos conditions de vie qui influent significativement sur nos possibilités à exister dans un projet de vie.

Ainsi, quand une personne se trouve en difficulté, est-elle en difficulté dans sa capacité à exister ? L’est-elle  dans sa capacité à s’adapter aux conditions d’existence qui l’environnent ? Est-ce une question d’histoire, d’identité, de croyances, de représentations, de lois qui sont en jeu et qui ont du mal à trouver une certaine organisation ? Ou bien sont-ce aussi des conditions de vie incontournables, inabordables, inacceptables, indispensables, et tout cela à la fois parfois, qui amènent jusqu’à la crise ? D’où vient l’appel qu’amène la personne dans son refus à continuer, à avancer, à revenir, reculer, chercher, prendre, donner, et tant d’autres aspects de la vie.

Je vous laisse avec ces questions et le goût d’aller plus loin dans votre réflexion. Quelques pistes : et si, ce qu’on appelle la pathologie était le reflet en chair et en os, en existence, de ce qui reste d’une organisation sociétale dans laquelle les personnes qui la constituent disparaissent, au profit de systèmes, d’organisations, qui ne sont pas humains ? Sans cette chair et ce sang, à quoi ressemblerait ce monde ?

Et si la pathologie était le meilleur ajustement possible du moment pour l’humain, tout simplement une réponse humaine à un système qui l’exclut ?
 

2 - La réponse thérapeutique à la pathologie

En réponse à ces troubles, dysfonctionnements, nos sociétés ont fait le choix de certains types de thérapie. Elles peuvent privilégier des actions thérapeutiques qui naviguent entre réponses médicales à la souffrance humaine, pratiques qui prennent soin de la vie, sorte d’éco-médecine, et pratiques qui accompagnent les questions d’une existence qui est aussi sociale et sociétale.

Aujourd’hui, un certain nombre de thérapies existent, allant de la plus médicale à la plus alternative, voire souvent un ensemble de thérapies agissant ensemble pour un même quoi ? Symptôme ? Problème ? Pour une même personne, si sa qualité de sujet est prise en compte ? L’on peut poser la question : qui ou quoi est l’objet de la thérapeutique ? L’alliance entre plusieurs approches ou plusieurs substances s’est généralisée, quand il est question de la souffrance pour peu qu’elles aient été significativement validées comme étant efficaces de manière observables et quantifiable. Alors elles sont fiables.

Mais toutes les thérapies sont-elles évaluables ? Quelles sont les critères choisis pour déterminer que cette thérapeutique est valable ou pas, ou plus valable maintenant alors qu’elle l’a été pendant des décennies ? Un facteur culturel, un choix sociétal entre-t-il en jeu ?

Et de quelle souffrance parle-t-on ? Celle qui brutalement fait effraction dans la vie et amène parfois aux urgences psychiatriques ? Ou bien de cette souffrance lancinante d’un mal-être qui, parfois est identifié, parfois passe inaperçu, et pourtant, est vécu dans de multiples somatisations ou comportements comme les troubles de l’anxiété, troubles des conduites, troubles de l’humeur… ?

Sont-ce des troubles appartenant seulement à la personne, à son parcours de vie ? Peut-on y voir également les troubles d’une organisation sociétale dont l’individu porte une part de l’histoire, et s’éprouve seul à porter sa part ?

Si l’on regarde de ce côté-là, il est possible d’y voir que la société contribue grandement à construire le parcours de vie de l’individu et à construire son identité, intégré qu’il est dans les méandres de l’organisation sociétale, de ses demandes, de son fonctionnement. Exigerait-t-elle de lui qu’il porte le rôle, les performances, la flexibilité, la réactivité et les exigences pour que le système fonctionne ? Cela ne façonne-t-il pas ce que la personne vit et dont elle s’afflige, quand elle ne répond pas aux exigences d’un système qui ne la reconnaît pas, dans un système vulnérable, défaillant, en échec, en révolte ? Elle le reconnaîtra d’autant moins que cette personne faillit à sa tâche, à savoir maintenir le fonctionnement de ce type de système ultra performant, adaptable, transposable, se renouvelant sans cesse dès que ce n’est pas rentable.

La personne peut-elle se renouveler à cette vitesse et dans cette intensité ? On peut se poser cette question, quand il faut 18 ans pour faire d’un enfant un adulte ? Quand il faut encore 9 mois, jusqu’à nouvel ordre pour qu’advienne une vie, un bébé, un être de chair ? Qu’en est-il de la nature humaine, cette nature charnelle qui a un rythme, des fréquences, des âges ?

Je vous laisse cheminer avec ces questions et peut-être les ouvrir encore davantage. Il me semble que soigner, accompagner aujourd’hui demande davantage que soigner une souffrance personnelle. Peut-être est-ce aussi accompagner une souffrance de mise en échec sociale dont les retentissements se font sentir au niveau personnel ?

 

Régine Cludy
Gestalt-thérapeute, formatrice et superviseure. Exerce à Paris. Directrice pédagogique de l’école de formation à l’accompagnement thérapeutique Savoir-Psy.

Esthétiser des environnements statiques

Après trente ans de travail dans le domaine de la santé mentale, en relation avec les champs de l'éducation et du travail social, je fais le constat suivant : ces milieux institutionnels produisent une atmosphère statique.

Le psychiatre phénoménologue Jean Oury[1] nous parle d’un type d’ambiance que l'on retrouve dans ces milieux et dans d'autres, notamment les hôpitaux. Les personnes qui y travaillent sont assujetties par des protocoles institutionnels.

Le paysage est presque toujours le même, avec peu de changement dans les tonalités affectives. Cependant, serait-il possible de construire d'autres horizons dans les contacts qui ont lieu dans ces institutions et dans d'autres ?

Serait-il possible d’engendrer des champs d'expérience dans ces environnements où le rapport aux espaces, au temps, à l'émotionnalité collective soit plus créatif et vivant ?

 

1 - Espaces statiques et temporalités

Depuis longtemps, j’ai compris comment les institutions de santé mentale, les écoles, parmi d’autres, produisent leurs formes chronicisées d’habiter l’espace et le temps. Tout est prescrit, prévu. Il n'y a pas d'espace et de temps pour la création d’autres possibilités relationnelles et s'il y en a, c'est peu.

Un ami philosophe anglais qui visitait un service de santé mentale au Brésil notait : « Le silence des couloirs des salles de soins est semblable au silence des cimetières, chaque professionnel dans son cabinet s'occupant d'un patient. » Le paysage est statique dans ces environnements. Nous dirons que ces milieux souffrent d'une « pathologie des espaces et des temporalités ».

Les personnes qui fréquentent et travaillent dans ces espaces sont « formatées » dans leurs manières d'habiter ces lieux et d’y circuler selon les conventions établies. Tout le monde doit s'habituer à ce qui est prescrit par des spécialistes de différentes disciplines.

L'un des effets du processus d'institutionnalisation dans le domaine de la santé mentale est la psychopatho-logisation de la vie.

Chaque personne qui pénètre dans ces espaces recevra au préalable un diagnostic, un classement nosographique et nosologique. C'est un processus de production d'introjects dans les manières dont chacun se voit, se perçoit, se sent.

Chaque expérience, chaque mot, chaque histoire et émotion recevront le regard du spécialiste, qui pourra (ou non) rabattre cette même expérience sur les unités conceptuelles abstraites de la psychopathologie nosographique et nosologique.

Si la vie des relations institutionnelles devient statique, les significations que leurs spécialistes produisent à propos des expériences des gens peuvent (ou pas) devenir également statiques, cristallisées.

Y aurait-il des façons d'habiter ces espaces, de construire des champs d'expérience où le mouvement de la vie, les affects et les désirs collectifs deviennent communautairement plus vivants ?

Afin de bien voir la pertinence d’engendrement des environnements esthétiques, je vous livre quelques expériences qui m’apparaissent parlantes, agissantes.

 

2 – Environnements esthétiques I : des lignes de fuite à l'ombre du manguier

Un jour, une des personnes qui participait à un groupe nous dit : « Je voudrais proposer quelque chose : notre groupe pourrait s’installer à l'ombre du manguier qui est à l'intérieur de l'institution ! ».

Tout le monde écarquille les yeux, accueillant cette proposition avec surprise, curiosité et joie. L'ambiance change aussitôt. Une femme du groupe dit : « on pourrait inviter des personnes qui attendent leurs consultations à rejoindre le groupe avec nous ». Nous acceptons collectivement cette idée.

La semaine suivante, je présente la décision du groupe à la réunion d'équipe. Tout le monde ouvre grand les yeux, étonnés de cette nouvelle. Contrairement aux réactions du groupe, l’équipe reçoit cette nouvelle avec beaucoup d’appréhension. Cela traduit la peur institutionnelle qui empêche d’oser au-delà des frontières déjà connues.

Je suggère alors de laisser l'institution se « désinstitutionnaliser » de ses espaces institués. Je parle aussi de la possibilité d'inviter la communauté qui habite près de l'institution à se joindre à nous.

Le malaise initial prend de nouvelles couleurs émotionnelles lorsqu'il s'agit d'ouvrir les portes de l'établissement aux personnes qui ont besoin de soins, mais qui ne peuvent pas avoir de consultation puisque les agendas des professionnels sont remplis. 

L’ombre du manguier gagne en popularité. La participation de la communauté qui vit autour de l'institution se développe. Là, nous n'avons plus de « psychotiques », de « névrosés ». Nous avons la présence vivante des « singularités » de chaque histoire de vie. Au-delà des diagnostics, nous suivons l'épistémologie des degrés de puissance, inspirée de la philosophie de Spinoza. Nous connaissons la capacité de chacun d’affecter et d’être affecté par les environnements de vie dont chaque personne fait partie.

Nous construisons ainsi l'épistémologie de l'Affectologie. C’est la science de la connaissance des manières dont chaque personne et le groupe tissent leurs affects, leurs désirs en relation avec les différentes sphères de leurs vies.

L'ambiance du groupe change du tout au tout car nous avons maintenant la participation d'un poète qui habite à proximité de l'institution. Les arts et la culture s’invitent dans nos rencontres. La musique nous enveloppe affectivement avec sa puissance de nous relier dans nos différences.

L'émotionnalité de l'environnement change. La circulation de la parole devient plus fluide. Les mots deviennent poésie, comme nous le disent Perls, Hefferline et Goodman[2] dans le livre Gestalt-thérapie. Les cadences rythmiques des expressions changent aussi. On sent l’état de présence aware.  L’awareness collective, l’awareness du champ est engendrée par le tissage de l’expérience d’habiter les frontières avec les ‘étrangers’ qui arrivent de n’importe où.

Nous suivons l’épistémologie de la philosophie africaine bantoue : « Dieu n’a pas créé le monde.  Dieu a tissé le monde ». Nous tissons le champ d’affectations de cet environnement esthétique avec les fils d’affects, d’histoires de vie.

À noter qu'au fil du temps, d'autres professionnels viennent participer à ces rencontres sous le manguier. Le psychiatre qui était coincé dans son bureau et sur son ordinateur « s'évade » à l'ombre du manguier. Et, par contagion affective, le psychologue qui n'y assistait qu'en individuel, l’orthophoniste qui chante, la thérapeute occupationnelle et d'autres professionnels se joignent au groupe en tant que participants.

On s’inspire de la notion de lignes de fuite chez Deleuze & Guattari[3] afin de créer des passages et des chemins de résistance face aux cristallisations institutionnelles. Il y a toujours des brèches dans les introjects qui nous emprisonnent. L'environnement est esthétisé, produisant une stylisation dans les modes de production du travail et de la vie de ces professionnels. Ils rapportent que leur santé mentale a gagné en vitalité, venant travailler de nouvelles possibilités dans cet environnement vivant et esthétique.

 

3 – Environnements Esthétiques II : des lignes de fuite au Théâtre

Deux enseignants du système scolaire public ont amené leurs élèves à découvrir le groupe. L’enthousiasme des professeurs et leur proposition d'amener cette pratique au-delà des murs de l’institution nous a fait créer un partenariat avec le théâtre du syndicat des travailleurs du pétrole de la ville de Macaé (Brésil). Nous avons invité les autres services de santé mentale de la ville, les écoles publiques et privées, les artistes et la communauté à se joindre à nous.

Le théâtre de 200 places est devenu l’environnement éthique-esthétique et micro-politique où circulent des histoires de vie qui ne se sont jamais rencontrées et racontées auparavant.  Les élèves des écoles publiques et privées « tissent » des scènes de théâtre, des chansons, de la poésie sur les thèmes qui sont choisis par tous.

Au-delà des individus fermés dans leur psychisme, au-delà des soins fermés dans les cabinets, nous tissons collectivement des environnements esthétiques et complexes de production de vie. On déplace l'épistémologie de l'individu, centrée sur ses douleurs historiques, vers la construction d'une épistémologie du sentir et de production de sens collectifs, vers une expérience agissante.

Progressivement, ceux qui ont été assistés dans les services de santé mentale, les élèves des écoles publiques et privées, les artistes et la communauté, comprennent que le sens de la vie se tisse historiquement, dans des champs d'expériences qui ne s'expliquent pas par la vie d'un psychisme incrusté à l'intérieur d'un cerveau.

Le théâtre du syndicat des pétroliers de la ville devient l'environnement qui donne de nouvelles couleurs aux affects et aux émotions de chacun et du groupe dans son ensemble. Il ouvre la voie sur les possibilités de l’agir singulier et collectif.

De nouvelles frontières-contact naissent de ces expériences. La sensualité esthétique, comme dimension du sensible, relève de l'épistémologie de l'expérience, c'est-à-dire celle qui connaît l'entrelacement des mondes dans leurs manières de sentir, de penser et d'être au monde. Les expériences d'entrelacement des mondes hétéroclites conduisent à la production de nouvelles manières d'habiter les frontières-contact engendrées de façon imprévue et indéterminée.

La frontière-contact naît comme espace de relation entre des mondes étrangers. Les étrangers portent des germes de nouveauté et de mystère qui produisent des tournants dans nos perceptions cristallisées et fixées en plusieurs vérités.

L'un des effets de ces expériences a été d’élargir et d’ouvrir la réceptivité aux singularités de chaque monde dans le rapport aux autres. Nous construisons des passerelles entre-mondes dans cet environnement esthétique relationnel à partir de ces « reliances ».

 

4 – Environnements esthétiques III : des lignes de fuite sur la place publique

Après quelques années au théâtre, nous avons appris qu'il allait subir des rénovations. Le psychiatre qui participe au groupe dit alors : « Allons sur la place publique ». Tout le groupe applaudit à sa proposition. Dorénavant, la place publique devient l'environnement esthétique pour d’autres personnes, d'autres mondes qui n'avaient auparavant pas accès au théâtre, encore moins à l'ombre du manguier.

D'autres mondes sont venus établir des contacts frontaliers avec nous par la démocratisation et l’accessibilité à d’autres lieux. Les murs se distancient et disparaissent. D'autres mondes sont venus toucher nos rencontres. Fait intéressant, le mot toucher est en relation avec le mot contact,  dérivé du verbe latin contingere, lui-même étant formé par tangere qui signifie : toucher, palpable, tangible.

Curieusement, le mot tango a, dans l'une de ses origines, le mot tangere. Le mot tango, également issu de la langue africaine, signifiant « lieu de rencontre » où dansent les Africains, produit l'atmosphère des corps qui se touchent, faisant germer la vie de l'émotionnalité groupale et collective.

Nous tissons l’Ubuntu, en suivant l'épistémologie africaine. Ubuntu est un mot qui exprime les liens qui unissent les expériences humaines. Ce mot nous dit que nous sommes unis par des fils d'affects, d'histoires, de souvenirs, de désirs. C'est l'expérience de faire communauté avec les autres, avec le monde.

Enfants, adolescents, artistes, sans-abri, patients des services de santé mentale deviennent corps communautaire, en tissant de nouvelles façons de partager la vie ensemble.

La société amérindienne Xikrin nous enseigne l'épistémologie d’Angorô.  Celui-ci est le siège, l'environnement de la flamme du cœur. Une flamme qui garde vivantes les expériences partagées et cultivées avec les autres. Chaque expérience significative partagée est conservée dans la flamme d'Angorô.

Des histoires de vies partagées comme des graines qui nourrissent la flamme d’Angorô collectif et groupal engendrent ce que le gestalt-thérapeute Jean-Marie Delacroix[4] a nommé comme La Troisième Histoire. Une histoire de la relation.

Nous dirons, inspirés par Spinoza, que chacun apporte avec lui une infinité d'expériences recueillies et partagées avec d'autres personnes.  Ainsi, chaque personne est « peuplée » par une infinité « d'autres personnes ». Une personne est elle-même une tribu, une multitude.

Conclusion

Composer des environnements esthétiques est un art. Cet art peut être réalisé lorsque deux personnes entremêlent leurs mondes. S'ouvrir à l'étranger, à l'anomal, aux différences, à la singularité, devient le moyen d'habiter les frontières-contact avec le mystère qui fait partie de chacun.

Les espaces de santé mentale, les écoles et de nombreuses autres institutions et même un cabinet de Gestalt-thérapie peuvent engendrer des environnements esthétiques à partir desquels de nouveaux paysages de significations peuvent être « co-tissés ».

Devenir communauté avec les autres, donner voix à ce qui reste muet dans le mystère des profondeurs qui nous habitent. Laisser cet arrière-plan chanter ses polyphonies d'expériences et sensibilités. C’est le chant de nos mystères qui donne du mouvement aux champs d'expériences faits d'étrangeté. Dans nos différences, nous sommes plus puissants. Dans nos différences, nous trouvons des points d'alliance. Dans nos singularités, nous trouvons nos points de « reliance ».

Puissances micro-politiques de production de vie. Puissances de rassembler des idées, des affects, des désirs communs. Nous nous tissons en tant qu’environnements esthétiques de vie. Nous tissons l'Hétérogénèse, la Gestalt-Communauté !

 

Paulo-de-Tarso de Castro Peixoto.
Compositeur, Pianiste, Musicothérapeute, Philosophe, Gestalt-thérapeute, Maîtrise et Doctorat en Psychologie, Post-Doctorat en Philosophie à l’Universidade Federal do Rio de Janeiro et à l’Université Paris Est-Créteil.  Post-Doctorat en Psychologie à l’Universidade Federal do Rio de Janeiro

 

Cet article a été rédigé en français par l’auteur brésilien et ajusté au niveau de la forme par les éditrices. Il conserve cependant le caractère et l’esprit de la langue de l’auteur et respecte la façon originale dont il décrit sa démarche

__________________________________________________
1. Ce sujet s’inspire de Jean Oury et a été développé par David Reggio et Paulo-de-Tarso dans leur article intitulé : Espaços Expressivos e Heterogênese Urbana.
2. Perls, F., Hefferline, R. & Goodman, P. Gestalt-Thérapie. Nouveauté́, Excitation et Développement. L’exprimerie, 2001.
3. Deleuze G. & Guattari F., Mille Plateaux: Capitalisme et Schizophrénie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1980.

4. Delacroix J-M. La Troisième Histoire : fonds et formes du processus relationnel en psychothérapie, Dangles Éditions, 2006.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  1. 1Ce sujet s’inspire de Jean Oury et a été développé par David Reggio et Paulo-de-Tarso dans leur article intitulé : Espaços Expressivos e Heterogênese Urbana.

  1. 2PERLS, F., HEFFERLINE, R. & GOODMAN, P. Gestalt-Thérapie. Nouveauté́, Excitation et Développement. L’exprimerie, 2001.

  1. 3Deleuze G. & Guattari F., Mille Plateaux: Capitalisme et Schizophrénie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1980.

  1. 4Delacroix JM. La Troisième Histoire : fonds et formes du processus relationnel en psychothérapie, Dangles Éditions, 2006.

L’environnement comme ressource
Le groupe de Gestalt-thérapie

 

La Gestalt-thérapie s’appuie sur le champ organisme/environnement. En thérapie duelle, l’environnement est constitué du thérapeute et de l’espace dans lequel se passe la séance. Nous allons regarder ici la spécificité de la thérapie de groupe où l’environnement s’enrichit de tous les membres du groupe et éventuellement d’un co-thérapeute.

La démarche médicale de soin est orientée vers la suppression du symptôme, de la souffrance et vers un retour à un état considéré comme la bonne santé. C’est ce qu’attendent la plupart des patients, principalement ceux qui viennent en thérapie pour la première fois, qui, face à des maux de ventre, attendent de leur médecin le traitement qui va résoudre leur problème.

Dès la première séance, en précisant mon cadre de travail, j’informe que je pratique aussi la thérapie de groupe et pourrai proposer de compléter ce travail thérapeutique par un travail de groupe.          
A part quelques exceptions, peu de personnes connaissent cette possibilité de travail en thérapie de groupe. En effet, la très grande majorité des patients n’imaginent pas qu’un travail en groupe puisse même exister, aussi souvent me demandent-ils :

« Mais en quoi un groupe de thérapie va-t-il m’aider face à mes problèmes personnels ? »

Comment répondre à cette question ? Au départ, j’étais convaincu de l’intérêt de travailler en groupe en parallèle du travail individuel mais j’avais du mal à en parler ou, si je le faisais, c’était dans le jargon gestaltiste difficilement compréhensible pour le commun des mortels. Cela a été, avec du recul, une de mes difficultés à lancer un groupe de Gestalt-thérapie.

Au fil du temps, de mon expérience, de mes rencontres et de mes lectures, ma réponse s’est précisée, affinée.

Pour y répondre, je vais m’appuyer sur les onze facteurs thérapeutiques de la psychothérapie de groupe proposés par Irvin Yalom dans son livre The theory and practice of group psychotherapy, 5th edition, Basic Books, 2005 en les complétant avec mon expérience et différents apports.

Ce qui suit n’est pas une traduction telle quelle du livre de I. Yalom, mais ma compréhension, ma lecture en tant que Gestalt-thérapeute français qui pratique des groupes continus ou ponctuels de Gestalt-thérapie.

Tous ces facteurs sont interdépendants et complexes ; je les illustrerai à partir de situations issues des groupes de thérapie que j’ai animés.

Dans cet article, je vais vous présenter les cinq premiers facteurs. Ils sont présents, dès le début de la formation du groupe dans la phase d’orientation. Celle-ci se caractérise par une recherche de place, de cohésion, où le soutien entre les membres est fort et où il y a une recherche de sécurité pour les participants.

 

1. Donner de l'espoir

La perception des changements effectifs chez les autres participants ou le partage des membres du groupe plus anciens sur leur évolution donne de l'espoir et favorise sa propre évolution.

Lors de l’arrivée d’une nouvelle personne, il est fréquent que les participants partagent au nouvel arrivant leurs propres évolutions dans le groupe, les bienfaits qu’ils y ont trouvés mais aussi les difficultés qu’ils ont vécues.

C’est un levier très important pour le nouvel arrivant de recevoir le partage sincère et désintéressé d’une personne qui, comme elle, était en souffrance, et a vu des changements s’opérer. Cela permet de retrouver de l’espoir.

Ce tiers, qui n’a pas d’intérêt financier, qui parle de son vécu, de son histoire, a un effet thérapeutique. Cela pourrait être vu comme un effet placebo. Le seul fait de "croire" a un effet psychologique sur la possibilité de changement.

Plus tard, au fil des séances, la personne peut aussi percevoir les changements des autres et y trouver de l’espoir pour elle-même.

Cette différence d’ancienneté dans le groupe a aussi un effet bénéfique dans l’autre sens car c’est également l’occasion pour les anciens de prendre conscience du chemin qu’ils ont eux-mêmes parcouru et qu’ils peuvent avoir du mal à conscientiser.

« Ah oui, j’étais hésitant à apparaître, à m’exprimer dans le groupe, au début. »

Il est à noter que ce partage diminue avec l’augmentation du ratio nouvel arrivant et nombre de personnes du groupe : plus il y a de nouveaux arrivants, moins il y a de partage.

 

2. L'universalité

Le groupe permet de constater l'universalité de l'être humain dans toutes ses façons d'être au monde. Cela relativise la culpabilité, le sentiment d'unicité ou d'étrangeté et favorise la relation et le partage.

Quand une personne vient en thérapie, elle peut avoir l’impression que c’est elle le problème ou se dévaloriser. Son entourage (conjoint, parents…) a parfois un message similaire qui peut venir renforcer cette vision. L’image et l’estime de soi du patient sont alors fragilisées.

Quand la personne vient en thérapie duelle, l’investissement vis-à-vis du praticien peut renforcer ce sentiment. En effet, le statut du thérapeute, sa formation et son expérience des relations humaines peuvent renforcer cette vision. Le travail d’accueil, d’empathie, de non-jugement du thérapeute pourra toutefois et progressivement faire évoluer cette représentation. Au fil du temps et à l’occasion d’un partage de vécu, le thérapeute pourra être vu comme plus "normal", plus "proche", mais ce sera limité car la relation thérapeutique est asymétrique. En effet, le thérapeute reste investi d’un rôle spécifique et ne peut être vu uniquement comme une personne. Aussi quand certains retours sont réalisés par une autre personne du groupe, à partir de son propre vécu, en résonance à ce qui vient de se nommer, l’effet est plus fort grâce à la symétrie de la parole : un patient partage aux autres patients.

En thérapie de groupe, du fait du partage par les autres personnes de leur vécu, de leurs émotions ou croyances, la personne va découvrir que ce qu’elle vit n’est pas unique. Que les autres vivent peu ou prou des sentiments similaires, quels qu’ils soient : tristesse, culpabilité, peur, colère, … Et c’est la même chose pour les actions de fuite, blocage, retenue que la personne peut vivre.

Cette découverte de l’universalité est en particulier un levier puissant pour relativiser la culpabilité ou la honte.

 

3. Recevoir l'information

Au fil des séances du groupe, chaque participant reçoit de l'information de la part du thérapeute et des autres participants mais surtout à partir de sa propre expérience dans le groupe. Il en tire de l'information sur le fonctionnement des échanges interpersonnels, des émotions, de la dynamique de groupe…
 

La réception d’information commence à s’appliquer dès les premières séances et continue tout au long.

Cette réception d’information est aussi présente en thérapie duelle mais en groupe elle s’étend à des espaces différents souvent inattendus, du fait de la présence des autres participants et du co-animateur s’il y en a un.

L’information reçue par chaque membre du groupe est vaste et peut venir de ce qui est dit par le thérapeute ou les participants. Elle peut être reçue, vue, perçue par chacun dans le groupe sans que cela soit dit explicitement.

Exemple :
Laure s’adresse à Anna pour la seconde fois en proposant des conseils. Un premier travail avec Anna sur ses ressentis émotionnels et corporels fait apparaître des tensions dans le dos et les mâchoires puis elle identifie qu’elle est agacée par cette remarque de Laure et qu’elle n’ose pas le lui dire de peur de la blesser. Pour Anna, Laure est une personne gentille et bienveillante qui essaye de la conseiller. Plus tard, à l’occasion d’une autre séance où Laure la conseille à nouveau, Anna reconnaît plus rapidement la sensation et fait le parallèle avec sa mère envahissante et les moments où elle se sentait paralysée. Elle identifie ensuite de nouvelles possibilités de faire et s’adresse à Laure en disant : « Quand tu me conseilles, je suis tendue et agacée, j’ai juste besoin d’écoute en silence ». Et le travail pourra se poursuivre avec Laure.

De nombreuses informations peuvent être reçues par les participants. Laure est informée que ses conseils ne conviennent pas toujours. Michel apprend l’importance des émotions dans les échanges. Adrien voit une façon de poser une limite en accueillant et en partageant son ressenti. Lucie identifie que sa mère pouvait aussi être envahissante avec amour et qu’elle ne savait plus ce qu’elle ressentait elle-même.

 

4. Appartenance, acceptation, cohésion

La thérapie de groupe offre aussi la possibilité de prendre conscience de son rapport au groupe, en particulier des sentiments d'appartenance, d'engagement, d'inclusion, d'existence, de confiance, d'acceptation de la différence entre l'autre et soi, d'estime de soi, d’acceptation du regard de l’autre. C'est aussi la possibilité d'expérimenter la cohésion de groupe.

La question de l’appartenance à un groupe, de comment je prends ma place ou pas, comment je parle ou je me mets en retrait sont plus particulièrement à l’œuvre dans la thérapie de groupe qu’en thérapie duelle. En effet, en thérapie duelle, le thérapeute est là totalement pour le patient. Ce dernier a toute son attention. La prise de parole est limitée au patient ou au thérapeute.

En thérapie de groupe, les possibilités sont plus variées : la place peut être prise par chacun, la personne peut parler en premier, en dernier ou pas du tout, être interrompue…

La personne entrant dans un groupe doit être suffisamment sécurisée car le passage d’un seul regard à six, huit ou dix peut faire violence.

La phase d’orientation met en avant la question du « dedans/dehors ». La question de la place est très présente et parle de comment la personne se comporte dans les différents groupes à l’extérieur du cabinet de psychothérapie.

C’est un espace qui peut être abordé en séance de thérapie duelle mais c’est toujours sur le mode du souvenir. Le patient raconte ce qu’il perçoit de son fonctionnement dans les groupes. Les zones aveugles, non conscientes, sont grandes et le patient peut aussi choisir de ne pas aborder tel sujet par peur, culpabilité ou honte.

Chacun à leur façon, les membres vont inconsciemment reproduire leur façon de faire dans les différents groupes dans lesquels ils évoluent : dans leur famille d’origine ou actuelle, au travail ou entre amis.

Dans le groupe, tout se passe en direct et il est plus facile de travailler dans l’ici et maintenant de la situation.

Exemple :
La séance de groupe commence et Lucie saisit la parole dès la fin de la phrase du thérapeute pour parler longuement avec intensité et émotion de ce qu’elle vit dans son couple. Pour finir le tour de parole en groupe et après un long silence, Michel, du bout des lèvres, dit : « Je vais bien, … je ne sais pas quoi dire ». S’il y a répétition, cette façon de prendre la parole en premier ou en dernier pourra être dépliée.

Le thérapeute pourra travailler pendant toute cette première phase d’orientation et de constitution du groupe sur la prise de parole, les silences, le lien qui se mettra en place au fil des séances.

 

5. Imitation et modélisation

Au fil du temps, les participants apprennent par imitation et modélisation des autres membres du groupe et du/des thérapeute/s.

Je ne peux pas ne pas avoir d’objectif ou d’intention en tant que thérapeute. Il me semble que je travaille à faire en sorte de développer la conscience de la personne de ce qu’elle vit, ressent, pense, imagine en relation avec les autres ou l’environnement dans l’instant pour qu’ensuite elle fasse, en conscience, un choix d’interaction, de contact avec ces autres.

Je n’ai pas a priori pour objectif d’apprendre aux autres des comportements ou des réponses qui pourraient être considérés comme souhaitables. Cependant, dans toute expérience, il y a une assimilation de l’expérience vécue qui peut être consciente et choisie ou avalée toute crue.

J’entends régulièrement en thérapie le patient qui peut me dire : « J’ai fait comme vous m’avez conseillé de faire ». Et je découvre que le patient applique par imitation ou modélisation des propositions que j’ai pu faire en séance pour favoriser la conscience comme : « Laissez-vous sentir ce qui se passe dans votre corps », « Prenez le temps, accueillez ce qui vient ».

En groupe, c’est encore plus présent car les imitations ou modélisations peuvent s’appuyer sur le thérapeute, le co-thérapeute, mais aussi sur tous les autres participants.

Récemment, une patiente me disait « J’étais en face de ma chef, et j’ai pensé à comment ferait Maud (une patiente qui a quitté le groupe de thérapie, il y a 18 mois). Et j’ai fait comme elle, je me suis fait confiance et j’ai refusé avec énergie de faire des choses qui ne sont pas de ma responsabilité. Et ça a marché. ».

Conclusion

Ces 5 facteurs thérapeutiques visibles, dès la première phase de constitution d’un groupe, seront complétés à l’occasion d’un second article. Ce dernier portera sur les facteurs apparaissant dans la phase de confrontation et de maturité du groupe.
Au fil des groupes que j’anime, je suis de plus en plus convaincu de l’importance du travail concomitant de thérapie de groupe et de thérapie duelle. Je finirai avec une phrase d’un de mes patients. Il en est à sa troisième séance de groupe et il me disait hier : « Vous m’aviez dit que le groupe pouvait remuer, en fait c’est détonnant ! J’ai hâte d’être à la prochaine journée. »

 

Marc Thouret
Gestalt-thérapeute. Pratique les thérapies duelles, en groupe, du couple et de la famille. Exerce à Vif (38).

 

 

À propos de la Sociopsychanalyse

 

Si la Gestalt-thérapie valorise l’interactivité avec l’environnement, elle n’est pas la seule. L’évolution des théories psychologiques contemporaines donne de plus en plus de place à cette interdépendance. Aussi il est intéressant d’élargir notre regard sur d’autres pratiques qui présentent quelques affinités avec la nôtre. Ainsi à partir de la sociopsychanalyse, approche initiée par Gérard Mendel dont l’œuvre nous parvient grâce à une quinzaine d’ouvrages parus depuis les années 1970, un mouvement dynamique s’est créé tant dans la recherche théorique que dans l’application concrète de ces avancées. Le propos initial de ce leader, venant de la psychanalyse, était d’inventer un dispositif qui soit au social ce que le divan est à la cure individuelle. Ce modèle, expérimenté dans diverses institutions, a permis d’explorer différentes hypothèses.

En premier lieu, il apparaît que le fait de transposer le schéma psychofamilial à la dimension sociale, isole l’individu et entrave son développement. Mendel récuse l’analogie entre famille et société, qui risque d’enfermer chacun dans un schéma répétitif des scénarios de l’enfance, en particulier celui du conflit œdipien. Par exemple, dans une entreprise, interpréter la revendication des employés envers leur patron comme le nécessaire meurtre du père, justifie un rapport de domination et alimente la répétition en sapant l’élan créateur qui permettrait le changement. Dans cette perspective, affirmer un rapprochement irrévocable entre le modèle familial et le modèle sociétal est sclérosant, voire conservateur. Cette observation conduit à distinguer la personnalité psychofamiliale de la personnalité psychosociale qui nous fait appartenir à un groupe et devenir responsable des actes effectués par ce groupe.

En second lieu, le potentiel de chacun se mobilise dans l’actepouvoir, car selon Mendel, « un homme privé de pouvoir est un homme mutilé ». L’acte ne se disperse pas dans de multiples actions, mais consacre la singularité de chacun dans un processus créateur qui l’inscrit dans le monde. De cette manière, nous nous démarquons de la suprématie de l’être sur le faire. Notre auteur déplore le dédain de certains philosophes pour l’agir car pour lui, l’acte signe le passage du non-existant à l’existant : « Nous avons insisté sur le rapport d’exclusion mutuelle entre l’être et l’acte. La notion d’être aurait ainsi été inventée afin de nier la réalité humiliante d’un corps évoluant vers la dégradation et la mort, face à la nature toute-puissante et au temps inexorable[1]. » Se positionnant ainsi, Mendel se différencie de la métaphysique pour se rapprocher de l’existentialisme marqué par Jean-Paul Sartre pour qui « La seule chose qui permet à l’homme de vivre, c’est l’acte[2]. »  L’homme n’existe que dans la mesure où il se réalise ; pour cela il ne suffit pas d’être, mais il est nécessaire de faire. La notion d’efficacité, parfois dévalorisée par un mépris du pragmatisme alors mal compris, trouve ici toute sa place.

Notre ami Patrice Ranjard, membre du Groupe Desgenettes rassemblé autour de la naissance et du développement de la sociopsychanalyse, a consacré deux articles de la revue Gestalt à faire des ponts entre cette démarche et celle de la Gestalt-thérapie[3]. En particulier il établit un parallèle entre notre notion de contact et celle de l’acte en socioanalyse. La vision gestaltiste met l’accent sur la manière singulière de chacun d’être au monde et de contacter ce monde, ouvrant une possibilité féconde de mouvements et d’ajustements à la frontière-contact, dans un va-et-vient continuel entre le dedans et le dehors. Pour nos fondateurs, le self devient une fonction du champ organisme/environnement mobilisée dans un ajustement créateur à la frontière contact : « Appelons self le système de contacts à tous les instants. En tant que tel, le self varie avec souplesse : ses variations suivent les besoins organiques dominants et la pression des stimuli de l’environnement[4]. »

De son côté, Mendel ne se réfère pas au concept de champ, hérité de Lewin, mais souligne le continuum : « Les trois ordres de réalité hors-sujet – naturelle, sociale, individuelle – n’existent jamais chacun que comme une globalité sans séparation ou cloison qui la limite intérieurement. » Il poursuit à propos du combat dans un champ de bataille : « A peine les deux forces parviennent-elles au contact qu’il n'existe plus deux entités distinctes, mais que le terme implique nécessairement la confusion, il se crée une mêlée, mot par lui-même significatif. Une situation neuve vient de naître, ou plutôt un phénomène de type hautement original est apparu et commence à exister pour lui-même : l’acte[5]. » Ainsi l’acte, comme le contact, relie l’individu à son environnement. Il devient un ferment « qui mêle indistinctement deux forces, à l’origine distinctes et séparées, et dont l’interactivité va créer de l’aléatoire, de l’indéterminé et du neuf[6]. » N’est-il pas surprenant de découvrir la parenté entre deux systèmes de pensée qui se sont ignorés pendant un quart de siècle ?

Plus finement encore, la dimension temporelle qui insiste sur l’engagement présent englobant le pré-acte, l’acte et le post-acte, n’est pas sans rappeler le déroulé du cycle de l’expérience du pré-contact au post-contact. Les deux approches mettent l’accent sur l’interaction mais surtout sur l’improvisation et la créativité nécessaires à l’ajustement. Cette faculté semble évidente pour les gestaltistes. Dans la pratique, favoriser la conscience du potentiel de chacun et expérimenter de nouvelles manières de gérer sa relation au monde, pourrait mettre à l’épreuve la notion d’actepouvoir. Cependant, cette capacité qui émerge dans la situation thérapeutique n’a pas d’effet direct sur le monde. A contrario, la proposition mendelienne invite à sortir du cadre de la cure. L’acte implique le vouloir de création qui demande d’affirmer une confiance en soi et une intention de transformation collective.

Pour « inventer un équivalent du divan pour le social », la mise en place des groupes SP (Socio-Psychanalyse) a donné l’occasion d’exercer un mode de fonctionnement inhabituel. Ce dispositif fait apparaître le plaisir de réfléchir, de décider et d’agir ensemble. Le rassemblement institué de manière horizontale et non pyramidale permet l’apprentissage d’une véritable démocratie. Selon Patrice Ranjard, cette disposition évite l’appropriation de la parole par certains ténors et facilite le pouvoir de chacun ou de chaque groupe sur ses actes et de ses actes.  Des applications diverses en organisation et en éducation ont validé ce processus : « La démocratie ne peut se développer si l’apprentissage des outils de son fonctionnement (la capacité d’expression, l’écoute de l’autre, l’acceptation du pluralisme, les techniques de concertation et de communication) n’a pas lieu très tôt à l’école[7]. » Développer la dimension psychosociale débouche inévitablement sur une conscience politique, point commun entre les fondateurs de la Gestalt-thérapie et le leader de la Sociopsychanalyse.

En conclusion, comment ne pas se laisser interpeller par ces interférences ? Le dispositif de socialisation préconisé par Mendel évoque précisément le protocole de gouvernance partagée proposé par l’Université du Nous (UDN) que nous expérimentons aujourd’hui à la fédération (FPGT). L’ancrage dans la réalité, essentiel dans l’œuvre de ce chercheur iconoclaste, démontre que tout engagement humain a une portée politique.  Ainsi, la mise en acte signe l’incarnation de la présence au monde.

 

Chantal Masquelier-Savatier
Psychologue clinicienne, gestalt-thérapeute, superviseure, formatrice et autrice. Exerce à Paris.

 


[1] Gérard Mendel, L’acte est une aventure, du sujet métaphysique au sujet de l’actepouvoir, Ed. La Découverte, 1992, p. 291.
[2] Jean-Paul Sartre(1946), L’existentialisme est un humanisme, Nagel, 1970.
[3] Patrice Ranjard, « Acte et contact, du nouveau dans les fondements philosophiques de la Gestalt », in L’existentiel, Revue Gestalt n°17, SFG, 1999. « La sociopsychanalyse de Gérard Mendel », in La goutte d’eau et l’océan, Revue Gestalt n°29, SFG, 2005.
[4] Perls, Hefferline, Goodman (1951), Gestalt-thérapie, nouveauté, excitation et croissance, L’Exprimerie, Bordeaux, 2001.

[5] Gérard Mendel, op. cit., p. 79.
[6] Gérard Mendel, op. cit., p. 199-200.
[7] Gérard Mendel, Pourquoi la démocratie est en panne : construire la démocratie participative, La Découverte 2003.

L'environnement dit par nos fondateurs

Bien entendu, l’ouvrage princeps « Gestalt-thérapie » de P.H.G est truffé de citations sur l’environnement. Nous
choisissons ici des citations moins connues et propres au cheminement de chacun des fondateurs.

 

Fritz Perls

« La grande marée de la désintégration humaine, du suicide de l’espèce humaine approche. Il faut construire des digues. Pouvons-nous faire ça ensemble ? Est-ce que l’espoir que ce n’est pas trop tard peut se transformer en possibilité ? Freud a commencé avec la névrose comme un cas exceptionnel au sein d’un environnement sain. Je crois cependant que la névrose est devenue un vaste phénomène social. Aussi, la question que j’ai à élaborer devant vous est celle-ci : le temps est-il venu d’attaquer la maladie sociale sur une échelle différente de celle de notre approche fragmentaire actuelle ? Peut-on ou doit-on prévoir la psychothérapie sur une grande échelle ? [1]»

« L’individu de notre temps ne vit plus pour le bénéfice de la société à laquelle il participe mais pour la production de machines et d’argent […]. Dans ce processus, individu et société perdent rapidement leurs valeurs de survie […]. Notre civilisation se caractérise par l’intégration de la technique et la détérioration de la personnalité. Les statistiques de la production industrielle et celles des perturbations de la personnalité montrent une augmentation parallèle […]. La progression de la dichotomie menace la survie de l’humanité. [2] »

« La vie humaine n’est pas un conflit permanent entre l’individu et son environnement comme le croit la psychologie traditionnelle : c’est plutôt une interaction qui se déroule dans le cadre d’un champ en constant changement.[3]»

 

Laura Perls

« Dans notre civilisation urbaine et industrialisée, il est devenu de plus en plus difficile, pour ne pas dire impossible, de définir une situation sociale donnée de manière à ce que chacun trouve la place qu’il y occupe. Voilà pourquoi plusieurs attitudes sociales autrefois appropriées – pour rétablir l’équilibre du champ social – sont maintenant fausses et désuètes.[4]»

1984 : « La psychothérapie gestaltiste est un processus anarchique en ce qu’elle ne vise pas à aider les gens à se conformer à des règles préétablies, à un système donné, mais plutôt à s’adapter à leur propre potentiel créateur […]. Toutefois, ces gestalts n’émergent pas dans un vide. Elles sont toujours entourées et émergent dans un contexte donné. [5]»

« Je crois que le travail que j’effectue est un travail politique. Quand j’œuvre avec les gens pour qu’ils pensent de manière autonome et s’extraient de la confluence avec la majorité, il s’agit d’un travail politique. Et cela a de l’influence, même si nous ne pouvons travailler qu’avec un nombre limité de personnes. [6] »

« C’est le but de toute bonne psychothérapie : faciliter la circulation libre de formation des figures, afin que ce qui représente le plus grand intérêt d’une personne, d’une relation, d’un groupe et même d’une nation, arrive au premier plan, devienne la figure centrale qui se dégagera de tout le reste. [7] »

 

Paul Goodman

« Le comportement n’a de force, de grâce et d’intelligence que si l’homme réagit de façon directe et sans contrainte à son environnement physique et social ; dans la plupart des affaires humaines, il existe plus de mal que de bien de la coercition, du mode de gouvernement vertical, de la planification bureaucratique, des programmes scolaires préétablis, des prisons, de la conscription, des états.[8] »

« La différenciation de l’individu dans le champ organisme/environnement est un phénomène déjà tardif ; les rapports sociaux comme la dépendance, la communication, l’initiation, l’amour de l’objet font partie originellement de tout champ humain, bien avant que l’on se reconnaisse soi-même comme personne idiosyncratique ou qu’on identifie les autres comme constituant la société.[9] »

« Pour moi, la question cruciale est de faire en sorte que ces abstractions appelées "organisme", "environnement", "histoire", puissent entrer en interaction afin de reconstituer l’expérience primaire.[10] »

« Le premier remède est de prendre la grande "Société" moins au sérieux et de s’intéresser à la société qu’on a vraiment.[11] »

« Pour de l’herbe verte et des fleuves limpides, des enfants au regard lumineux et aux belles couleurs – quelle que soit la couleur-, des hommes qui ne soient pas malmenés et puissent être eux-mêmes, je ferais, je pense, très volontiers le deuil de tous les autres avantages d’ordre politique, économique et technologique. [12] »

________________________________________________
[1] 1947-Extrait de Perls, essais et conférences 1947 – 1967. L’Exprimerie, Bordeaux, 2018.
[2] 1948 - Idem
[3] 1973 in Gestalt aproach, édité en français, Manuel de Gestalt-thérapie, ESF, 2003, p. 41.
[4] 1953 Notes sur la psychologie du donner/recevoir, in Vivre à la frontière, L’Exprimerie, Bordeaux, 2001, p.74.
[5] 1985 Un entretien avec Laura Perls, in Vivre à la frontière, L’Exprimerie, Bordeaux, 2001, p. 28.
[6] Cité par Peter Schultness, La responsabilité sociale et politique comme but de la thérapie, in La goutte d’eau et l’océan, Revue Gestalt n°29, SFG, 2005.
[7] 1980, Un atelier avec Laura Perls, in Vivre à la frontière, L’Exprimerie, Bordeaux, 2001, p. 142-143.
[8] 1968, Like A Conquered Province, New York, Vintage book, p. 368.
[9] 1951, Gestalt-thérapie, nouveauté, excitation et croissance, L’Exprimerie, Bordeaux, 2001, p. 320.

[10] 1972, Little Prayers and Finite Experience, New York, Harper&Row, p. 39.
[11] 1972, idem, p. 41.
[12] 1971, New Reformation, New York, Vintage books, p. 191.

J’ai lu Changer : méthode
de Édouard Louis, publié au Seuil en 2021

 

Changer : méthode est le cinquième et dernier ouvrage autobiographique d’Édouard Louis qui poursuit ainsi sa réflexion sociologique à partir de sa propre histoire personnelle et familiale.

Issu d’un milieu rural très pauvre, Édouard Louis est diplômé de Normal Sup et a publié son premier ouvrage (collectif sous sa direction) à l’âge de 20 ans, sur la pensée de Pierre Bourdieu. Passé du sous-prolétariat à l’élite intellectuelle et sociale, Édouard Louis est un transfuge de classe.

Il analyse ici ce parcours dans ses dimensions personnelles et sociales : « Une question s’est imposée au centre de ma vie, elle a concentré toutes mes réflexions, occupé tous les moments où j’étais seul avec moi-même : comment est-ce que je pouvais prendre ma revanche sur mon passé, par quels moyens ? J’essayais tout. »

Homosexuel dans un milieu résolument homophobe, intellectuel dans un milieu ouvrier fâché avec les études, curieux de tout et des autres cultures dans un milieu farouchement hostile à l’étranger,  Édouard Louis est écartelé entre les normes sociales de son milieu d’origine et celles des classes bourgeoises qu’il découvre à partir du lycée. Il tente de tracer sa route et de se construire porté par un rejet viscéral de son milieu d’origine et un désir féroce d’intégrer son milieu d’adoption allant jusqu’à changer légalement de nom et de prénom.

Rejeté et moqué à l’école pour sa sensibilité qui le fait traiter de pédé, Édouard Louis affirme : « L’insulte me rendait insupportable tout le reste, la pauvreté, notre mode de vie, le racisme permanent du village, comme si l’exclusion me forçait à inventer mon propre système de valeurs -  un système dans lequel j’aurais eu ma place[1]. »

L'auteur raconte et analyse patiemment ses souvenirs à travers lesquels nous observons les processus à l’œuvre dans la construction sociale de l’individu. Ces processus inconscients qui passent par l’implicite des relations quotidiennes sont ici explicites : le rejet des normes de son milieu d’origine amène Édouard Louis à décrire ces points de friction douloureux. Le travail intense et nécessaire pour acquérir de nouvelles normes ne peut passer par une transmission implicite et l’amène donc à observer et reproduire consciemment et dans tous leurs détails, les habitus de son milieu d’adoption.

Ce livre donne chair au concept d’indissociabilité organisme-environnement, et montre que l’environnement n’est pas juste un contexte dans lequel une personne s’inscrit. L’environnement fait partie de nous en ce sens qu’il participe à notre construction, sociale bien sûre, mais aussi intime, dans nos désirs, nos motivations profondes, notre représentation de ce qui peut nous réaliser, et s’inscrit en nous jusque dans notre corps - nos mouvements, nos postures - et notre langage - nos mots, notre accent, nos expressions.

Édouard Louis avait conscience, avant d’arriver au lycée, de faire partie d’un milieu social défavorisé, mais c’est en constatant les différences entre lui et ses camarades de lycée qu’il a compris l’appartenance de classe et ce qu’elle signifie réellement, concrètement.

« Il a fallu que je m’éloigne du passé pour le comprendre, et si je voulais rédiger une autobiographie chronologique alors il faudrait commencer d’abord par Amiens et ne raconter le village qu’ensuite, parce qu’il m’a fallu arriver au lycée pour vraiment voir mon enfance. »

Ce récit nous interpelle, en tant que thérapeute, dans notre pratique et dans notre projet social. Issus le plus souvent des classes moyennes ou moyennes supérieures, avec un niveau scolaire qui nous donne accès à la culture et aux livres, comment pouvons-nous nous ouvrir à d’autres milieux sociaux, d’autres normes culturelles, ouvrir notre langage, nos mots mais aussi notre langage corporel, pour nous rendre accessibles à ceux d’autres milieux et ne pas nous inscrire dans un projet de domination bourgeoise qui passerait par la transmission des normes culturelles de nos milieux d’origine ? Le livre d’Édouard Louis nous amène à prendre conscience de nos normes implicites et des comportements attendus de nos patients pour que « le courant passe bien », pour qu’on se comprenne. Quelle place devons-nous faire en nous-même pour que nous soyons touchés par leurs paroles et qu’ils puissent entendre les nôtres sans se renier ! Et nous pouvons étendre ce questionnement aux différences de classe d’âge ou de pays d’origine...

 

Emmanuelle Gilloots
Gestalt-thérapeute, thérapeute du couple, superviseure, formatrice.

__________________________________________________

1. Page 33

J’ai lu un Travail d’Étude et de Recherche sur « l’Éco-anxiété ».

 

Chargée de cours à l’université de Nantes, UFR de psychologie, j’ai pu lire et apprécier une étude déposée par Camille Chandès et Hélène Jalin -psychologues- auprès du Laboratoire de Psychologie des Pays de Loire sur l’éco-anxiété[1].

Pour parler de leur travail, je choisis de retranscrire quelques bribes de ce que j’ai aimé découvrir.

Ce que j’ai apprécié: la capacité pour ces deux auteures de saisir là un phénomène nouveau et préoccupant à l’échelle humaine. A partir d’une réalité émergente, elles étudient les aspects cliniques de l’anxiété écologique chez l’individu. Et ce, dans le but d’accompagner au mieux toute personne qui ressent une inquiétude intense, voire une détresse profonde, face à la crise climatique. Ainsi, dans l’ici et maintenant d’une situation, posent-elles des bases de réflexions « for the next ».

Ce que j’ai découvert : L’éco-anxiété a été popularisée par Glenn Albrecht. Philosophe et professeur spécialiste de l’environnement, il a aussi inventé et défini le néologisme « solastalgie », un concept proche de celui de l’éco-anxiété pour parler « du sentiment de tristesse et de perte que peuvent ressentir certains individus face à la transformation ou la destruction de l’environnement dans lequel ils vivent et qu’ils chérissent. » (Albrecht, 2007). Ce concept « éco-anxiété » peut-être mis en relation avec une autre notion : « La collapsologie. Processus d’effondrement à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis (à un coût raisonnable) à une majorité de la population par les services encadrés par la loi. » (Sévigné, 2015). Quant à nos deux auteures, elles défendent une définition plus holistique de l’éco-anxiété :« Ensemble des affects, émotions, comportements et cognitions liés à la perception des conséquences du changement climatique.» J’ai été sensible au fait qu’elles intègrent dans leur travail, les effets vicariants sur la santé mentale du changement climatique. Entendre parler de celui-ci et envisager ses implications futures provoque des émotions négatives fortes (tristesse, colère et anxiété) chez certains individus. Elles notent par ailleurs, que si le terme « anxiété » est présent dans la locution « éco-anxiété », cette dernière est loin de se réduire simplement à de l’anxiété. En effet, l’éco-anxiété apparaît comme un concept multi-dimensionnel incluant également des modifications des relations des individus avec leurs proches en raison de leurs convictions écologiques et des sentiments d’incompréhension, de colère, d’agressivité qui en découlent. Enfin, « ce concept ne fait pas référence à une pathologie médicale mais plutôt aux émotions découlant du lien entre le psychisme et la Terre » (Albrecht, 2011). « L’éco-anxiété est envisagée comme une réaction compréhensible face à l’ampleur des problèmes environnementaux qui se présentent à l’humanité » (Chandès, 2021). Quant aux études qualitatives réalisées auprès d’éco-anxieux, elles montrent principalement des sentiments de perte, de vide, d’impuissance, de frustration, de paralysie temporaire (quand il s’agit, par exemple, de prendre des décisions existentielles fortes comme avoir des enfants). L’estime de soi de l’individu y est toutefois préservée et des émotions positives sont présentes, à l’évocation d’autres sujets. Ce qui différencie l’éco-anxieux, du dépressif.  

A la lecture de cette étude m’est revenu un travail thérapeutique effectué dans les années 2010 : l’accompagnement d’un homme qui faisait état de préoccupations environnementales intenses. A l’époque, je n’avais pas ce terme d’éco-anxiété pour m’orienter et j’avais été surprise de comment ce prisme écologique pouvait envahir toute la vie de l’individu de ses pensées à ses comportements. Je me souviens avoir travaillé avec lui :

  • la manière dont il vivait ses émotions et sentiments en lien avec Dame Nature et ses congénères ;
  • la question de l’incertitude afin qu’il puisse récupérer du pouvoir sur sa propre vie ;
  • les croyances et scénarios catastrophiques qu’il évoquait ;
  • la possibilité de cocréer : tel le colibri, engager des changements à sa mesure.

Au cours de nos séances, j’ai essayé au maximum d’ancrer des choses dans « l’ici et maintenant » de ce qu’il vivait, la respiration et l’ancrage corporel.

Dans les pages du numéro 1 de « À Dire », Sylvie Schoch de Neuforn conclut son article sur « Animal », film réalisé par Cyril Dion (2021) par ces mots : « L’écologie est la science des relations des organismes avec l’environnement. La Gestalt-thérapie est l’étude de l’expérience à la frontière contact organisme-environnement. Des cousins en quelque sorte. Pouvons-nous imaginer avoir quelque chose à apporter à l’écologie ? »

À cette question, je répondrai : « Je ne sais pas si la Gestalt-thérapie peut apporter quelque chose à l’écologie. En revanche, je pense qu’elle peut accompagner en thérapie individuelle des sujets présentant des troubles liés à l'éco-anxiété. En qualité de Gestalt-thérapeutes, nous avons des concepts, une manière de travailler qui peut aider l’éco-anxieux ; à nous d’y travailler et de le faire savoir... »

 

Armelle Chotard-Fresnais
Psychologue-psychothérapeute, Gestalt-thérapeute, superviseure. Exerce à Saint-Herblain (44).

_______________________________________________

1 Chandès Camille, « Identification des troubles liés à l’éco-anxiété : validation d’une échelle de mesure à l’usage des psychologues », TER déposé auprès du laboratoire de Psychologie des Pays de Loire, 2021-2022.

J’ai lu Une société fatiguée ?
Essai publié par la Fondation Jean-Jaurès

 

À la lecture de l’essai « Une société fatiguée ? » élaboré par un comité d’experts en sciences sociales, j’ai réalisé que nous n’étions pas les seuls à nous intéresser à l’impact des souffrances environnementales sur la société. Ce comité, réuni par la CFDT et la fondation Jean-Jaurès, a pour objectif de réfléchir à la crise liée à la pandémie de Covid-19 et à ses conséquences. Il cherche à redonner leur place aux sciences sociales dans l’action publique, alors que la crise a révélé à quel point elles avaient été négligées, au profit des sciences dites « dures ».

Dans cet essai, à travers de brefs articles, les auteurs – sociologues, historiens, économistes, psychiatres, philosophes, anthropologues - nous invitent à réfléchir autour du concept de « fatigue collective ». Point de réponse dans cet ouvrage, mais de passionnantes pistes de réflexion sur l’impact de la pandémie sur le lien social, le rapport au travail, à la famille, au voisinage, aux amis, à l’espace urbain.

L’évolution du concept de fatigue au travail depuis la révolution industrielle, les causes et les risques de cette lassitude, mais également les opportunités révélées par celle-ci, tels sont par exemple les thèmes abordés par les auteurs.

Au cours de ma lecture, j’ai été particulièrement interpellée par certains articles :

  • Celui de Serge Héfez, psychiatre, dans lequel il souligne que la fatigue devient aujourd’hui « un lien social, un signe de ralliement », et qu’elle pourrait ainsi être amenée à « jouer un nouveau rôle dans notre société : non plus un phénomène touchant la personne dans son intimité et sa singularité, mais bien davantage un des leviers de la revendication sociale. »
  • Pour Claudia Senik, économiste, dans notre société, « Insatisfaction, fatigue et tentation du repli fluctuent de pair ». Ainsi, « L’enjeu est de faire en sorte qu’à la fatigue de la crise succède enfin la fatigue du pessimisme. »
  • Selon Frédéric Worms, philosophe, « cette fatigue ne résulte pas du travail lui-même, mais de la perte de son sens social, de sa reconnaissance par la société, dont on redécouvre l’importance. »

Pour éveiller votre curiosité voici la liste exhaustive des articles :

  • Préface, Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT et Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès.
  • La fatigue d’être nous, Henri Bergeron, sociologue.
  • Défatiguer la société, Patrick Boucheron, historien.
  • Que faire de notre fatigue ?, Pierre-Yves Geoffard, économiste.
  • De la fatigue comme nouveau lien social, Serge Héfez, psychiatre.
  • Une fatigue éthique, Emmanuel Hirsh, professeur d’éthique médicale.
  • On n’est pas (tous) fatigués, Jeanne Lazarus, sociologue.
  • De la fatigue industrielle au burn-out, Isabelle Lespinet-Moret, historienne.
  • La fatigue, une crise de temporalité, Hélène L’heuillet, philosophe.
  • Fatigue de l’opinion, Jérémie Peltier, directeur de publication.
  • Fatigués, pas épuisés ?, Marie-Caroline Scaglio Yatzimirsky, anthropologue
  • Une société fatiguée du pessimisme, Claudia Senik, économiste.
  • À quoi reconnaît-on la fatigue sociale et comment y répondre ? Frédéric Worms, philosophe

 

Gaëlle Abeille
Psychologue clinicienne, gestalt-praticienne et thérapeute systémicienne. Passionnée par les problématiques familiales, elle reçoit des familles, des couples, des adultes et des enfants à Clamart.

L’essai peut être téléchargé sur le site de la fondation Jean-Jaurès 

J’ai lu Les 5 cercles de résilience
d’Emmanuel Contamin, Larousse 2021

 

À Dire ouvre ses colonnes à des points de vue issus d’approches autres que la Gestalt-thérapie. Le thème de l’environnement offre l’occasion de présenter cet ouvrage d’Emmanuel Contamin, psychiatre spécialisé dans les thérapies du trauma, en particulier l’approche EMDR. Cette dernière privilégie en général l’utilisation des protocoles et l’exploration de la dimension intrapsychique plutôt que la prise en compte de l’environnement. Cependant, en amont des protocoles, elle prend soin de développer, comme d’autres thérapies du trauma, ce qui peut faire soutien dans la reprise du développement chez la personne figée dans le traumatisme. Ce livre présente ce qui favorise la résilience dans la perspective d’événements adverses à venir, et étend la notion de résilience individuelle aux champs plus larges de la famille, de la collectivité, des sociétés, et des écosystèmes.  D’où le titre.

L’auteur définit la résilience comme « la capacité d’un système — individu, communauté, organisation ou système naturel — à se préparer à des perturbations brusques, à récupérer de chocs et de stress intenses, et à s’adapter et se développer à partir d’une expérience perturbatrice ». Se préparer met en avant la dimension prospective (que je nomme personnellement prosilience), et se développer exclut tout retour à la situation initiale ou toute soumission à une pression sociale prônant l’adaptation coûte que coûte.

Si nous commençons la lecture par le début, nous avons l’impression d’être dans un livre de développement personnel : la résilience personnelle s’appuie sur une hygiène de vie correcte, une bonne régulation émotionnelle, et un renforcement du Moi. Cela nous est familier. Cependant, les exercices proposés suivent un exposé sur ce qui les fonde et leurs effets possibles ; leur présentation est claire et mise en relief par une mise en page soignée. Ils peuvent éventuellement venir enrichir notre boite à outil, comme par exemple la respiration anti-panique ou les exercices d’ancrage.

Au fur et à mesure que nous avançons et que l’on dézoome, nous entrons dans une réflexion bien menée et documentée, assortie de nombreux schémas originaux. Cette partie propose d’étendre les données jusqu’à maintenant bien explorées de la résilience individuelle à la construction de ressources collectives capables de permettre à nos sociétés d’amortir les chocs à venir. Tout en alertant le lecteur, elle présente des pratiques issues de courants divers et donne des exemples de réalisations sources de résilience.

Nous rencontrons ici la démarche d’un thérapeute engagé, profondément humain, qui, ayant intégré le fonctionnement psychique des personnes en difficulté s’avance avec cette connaissance dans des propositions à l’échelle planétaire. Il nous encourage à porter ainsi notre connaissance intime des ressorts de l’humain dans des environnements élargis. L’interpénétration de champs qui s’ignorent peut nous permettre d’évoluer plus rapidement face aux différentes menaces qui pèsent sur l’humanité.Je trouve intéressant par ailleurs en quoi la Gestalt-thérapie peut apporter un éclairage complémentaire : l’auteur laisse inexploré ce qui nous occupe particulièrement, à savoir ce qui se passe à la frontière contact organisme-environnement, ce qui fait que « le changement social commence à deux », titre du livre de Jean-Marie Robine cité dans la bibliographie. Si nous regardons ainsi du côté de l’intersubjectivité, de l’expérience telle qu’elle est en train d’être vécue à deux dans la séance, avec sa dimension de résonance, nous pouvons nous démarquer de l’aspect technique, stratégique des démarches préconisées par les thérapies du trauma, et nous repositionner sur l’être-avec plutôt que sur le faire. Ceci permet de préciser ce qui fait notre spécificité. Les psychanalystes, en prenant en compte la dimension transférentielle et la mettant même au centre, sont proches de nous à cet égard.

Une autre notion développée par la Gestalt-thérapie et qui n’apparaît pas dans la proposition de l’auteur est l’auto-régulation organismique. Elle rend compte d’un Self intégré (ça, ego et personnalité), de mode moyen, spontané et engagé dans la situation. Ce fonctionnement est libre de tout auto-contrôle et de toute intention délibérée, et l’ajustement créateur, qui prend en compte la situation dans sa globalité, se fait naturellement. Cependant, pour parvenir à cet état de résilience naturelle, nous avons souvent à passer par une phase de réaménagement de nos systèmes de protection et à retrouver une sécurité de base qui a été perdue du fait de nos traumatismes. Le livre d’Emmanuel Contamin apporte ici sa touche précieuse en nous amenant à considérer ce qui permettra non seulement de faire face aux bouleversements mais de nous transformer, comme individus et comme humanité, au cours des évolutions du monde à venir.

 

Sylvie Schoch de Neuforn

Bibliographie

 

ABRAM David, Comment la terre s’est tue. Pour une écologie des sens, La Découverte, Paris, 2013.

ALBRECHT Glenn, Les Émotions de la Terre, des nouveaux mots pour un nouveau monde, Les Liens qui libèrent, Paris, 2020.

BOISSON Bernard, La forêt est l’avenir de l’homme. Une écopsychologie forestière pour repenser la société et notre lien avec le vivant, Le Courrier du Livre, Paris, 2021.

COQUELLE Claude, Le psy et le politique, Mardaga, 2002.

CONTAMIN Emmanuel, Les 5 cercles de résilience, Larousse, 2021

DELACROIX Jean-Marie, Gestalt-thérapie, culture africaine, changement, L’Harmattan, 1994.

DELACROIX Jean-Marie, La pleine conscience enpsychothérapie, Dangles, 2020.

EGGER Michel Maxime, Ecopsychologie -Retrouver notre lie avec la terre, Ed. Jouvence, 2017.

EHRENBERG Alain, La fatigue d’être soi - Dépression et société, Odile Jacob, 1998.

GAULEJAC (de) Vincent, Claude Coquelle, & Co., La part de social en nous, sociologie clinique et psychothérapies, Erès, 2018.

GAULEJAC (de) Vincent, & Co., Sociologies cliniques, Desclée de Brouwer, 1994.

KATO Johanna, GLAREN Guus, LEVI Nurith (Ed.) Supporting human dignity in a collapsing field, Human Rights and social responsibility committee of EAGT / Instituto de Gestalt, 2019

LE DANFF Jean-Pierre, Introduction à l’écopsychologie,  revue l’Ecologiste n°33, décembre 2010

LIEDLOFF Jean (1975), Le concept de continuum, Ambre Editions USA, 2006, Chemins de vie, Suisse, 2018.

LOUIS Édouard, Changer : méthode, Seuil 2021

MACY Joanna & JOHNSTONE Chris, L’espérance en mouvement, Labor et Fides, Paris, 2018.

MARC Edmond, Psychologie de l’identité, soi et le groupe, Dunod, 2005.

MENDEL Gérard, La société n’est pas une famille, La découverte, 1992.

MENDEL Gérard, L’acte est une aventureDu sujet métaphysique au sujet de l’actepouvoir, La Découverte, 1998.

ROBINE Jean-Marie, Le changement social commence à deux, L’Exprimerie, Bordeaux, 2012.

ROJZMAN Charles, La Thérapie sociale, Chroniques sociales, 2015.

ROUSSEAU Bruno, Pour une écogestalt au service des transitions et du vivant, revue Gestalt N° 56, 2021.

SEARLES Harold, L’environnement non-humain, Gallimard, 2014 – Ed. en poche.

TOVMASSIAN Laurent T., BENTANA Hervé (Ed.) Traumatisme, lien social et éthique, In press éditions, 2016

 

Revue Gestalt n°26, Implications sociales, SFG, 2004.
Revue Gestalt n°29, La goutte d’eau et l’océan, SFG, 2005.
Revue Gestalt n°46, Vivre ensemble ? SFG, 2015.
Cahiers de Gestalt-thérapie n°26, La Gestalt-thérapie, une utopie sociale, L’Exprimerie, Bordeaux, 2010.

 

Essai : https://www.jean-jaures.org/publication/une-societe-fatiguee

 

 

Notre fédération a choisi de fonctionner selon les principes de la gouvernance partagée (GP).
Cette chronique est un lieu pour déplier le sens que cela prend dans notre communauté gestaltiste.

La gouvernance partagée peut-elle se fondre dans le Ça des gestaltistes ?

 

J’observe et je nomme souvent comme il est difficile d’accompagner des gestaltistes en gouvernance partagée. Une consœur m’a fait remarquer que notre rapport à la fonction Ça peut expliquer pas mal de choses. Suivons-la dans ce raisonnement savoureux.

Des blocages sont apparus dans le fonctionnement de la FPGT, des équipes étaient face à des rigidités d’opinion en interne qui les empêchaient de fonctionner et finissaient par dégrader les relations.

J’« anonymise », pour ne pas déclencher de susceptibilités par écrit, le but de cette réflexion n’étant pas de réguler. Du coup il m’est difficile de donner un exemple concret. Mais la situation est répétitive et accessible : une équipe a un rôle, elle doit fournir une prestation qui permet à la fédération de fonctionner.  Des membres de l’équipe, au contact de leurs ressentis, de leurs émotions, de leurs pensées, perçoivent que quelque chose est en train se passer qui risque de bafouer des valeurs fondamentales. Que ces valeurs soient conscientes ou non,  il est important de reconnaître qu’elles sont fondamentales, au moins pour eux. Ces membres bloquent activement la décision car, plus ou moins consciemment, quelque chose d’important est en train de se jouer qui doit être conscientisé, déplié puis arbitré par le collectif avant d’agir.

Cette attitude de présence et de conscience est compréhensible, voir vertueuse.
Elle est aussi tueuse. Elle détruit la capacité d’agir du collectif, sa fonction ego.

Il est intéressant de basculer à ce stade dans le Ça de la situation, et de regarder ce qu’il se passe au niveau systémique dans le collectif.
J’aime ajouter à cette notion gestaltiste (du Ça de la situation) le principe de réalité.
S’accorder prend du temps, n’est pas toujours possible. L’intention d’harmonie conduit parfois à un épuisement collectif par sentiment d’impuissance. Les groupes que je connais qui ont fait l’expérience de tout décider ensemble arrivent un jour ou l’autre à cet état d’épuisement.

La solution de la gouvernance partagée est facile à comprendre, difficile à accepter. Elle passe par des accords sur la façon de fonctionner, par du règlement (je crains votre réaction et me force à écrire ce terme). Le règlement est de déléguer des décisions à des rôles (des commissions…) et de conserver certaines prérogatives en central (dans le cercle coordination).
Pour que cela fonctionne, un rôle protection est nécessaire. Sa fonction sera de recadrer celles et ceux qui rejettent les décisions qui ne sont pas de leur périmètre quand elles ne correspondent pas à leur besoin. C’est carré ce recadrage, c’est douloureux, on n’aime pas.

Et pourtant en se centrant sur le collectif, je crois que c’est le seul moyen pour que cela fonctionne suffisamment sereinement, et qu’il peut y avoir quelque chose de joyeux à consentir à ce cadre évolutif de règles co-construites.
Il faudrait bien sûr une possibilité de recours pour ceux qui sont trop dérangés dans leurs valeurs pour pouvoir agir leur rôle. En portant leur recours, ces personnes mettent leur Ça au service de la conscientisation collective. Il est aussi nécessaire, pour être bientraitants, qu’ils puissent démissionner de leur rôle si la décision retenue leur est trop violente.

La conséquence de ce cheminement est que pour coopérer, chacun est mobilisé dans sa fonction ego pour discerner à quel point il doit tenir ses vétos ou à quel moment il peut lâcher la bride au processus et créditer avec confiance ce collectif de faire au mieux avec les tensions qui lui sont remontées.

Ce qu’on appelle la gestion par tensions.

 

Jean-Luc Rose Christin
Rôle facilitation et pédagogie de la gouvernance partagée dans le cercle de coordination, gestalthérapeute à Chambéry, coach et auteure d’une démarche de création de gouvernance partagée en open source  (disponible sur https://gouvernancecellulaire.org).


Nous attendons vos écrits pour notre n°3 avant fin septembre 2022. À vos plumes !

 

À Dire est une publication de la Fédération des Professionnels de la Gestalt-Thérapie

Responsable de la rédaction : Pôle Écriture
Armelle Fresnais
Emmanuelle Gilloots
Chantal-Masquelier-Savatier
Sylvie Schoch de Neuforn

Maquette et mise en page : Antoine Seevagen (Outils numériques)

Adresse de contact : adire@fpgt.fr