Hippocampe
Lors de la conférence de L’EAGT à Taormina, en 2016, j’avais fait la connaissance d’une personne appartenant au Comité ‘’Human Right & Social Responsability’’. Ce jour-là, trempés par l’intense pluie d’orage qui nous dégringolait dessus, nous échangions tranquillement sur nos façons d’être gestalt-thérapeute... tout en pataugeant dans les quinze centimètres d’eau qui dévalaient en continu sur la route. Comme le travail de la Gestalt-thérapie ne s’arrête pas à la porte d’un cabinet, j’ai commencé à ce moment-là à assurer, en lien avec ce Comité, du soutien bénévole en langue française à des volontaires travaillant dans le domaine humanitaire. Je continue toujours de faire partie des personnes à qui il est possible de faire appel quand la langue requise est le français : c’est pour moi une façon d’être en lien avec des évolutions de société.
Les premières volontaires avec lesquelles j’ai échangé travaillaient pour Peace Brigades International (P.B.I), une Organisation Non Gouvernementale indépendante visant à protéger les droits humains et promouvoir la non-violence dans différents pays. La question de la conscience immédiate (awareness) et par conséquent, l’entraînement à sa perception m’avait alors semblé essentielle pour ces jeunes volontaires vivant pendant un temps assez long dans des environnements différents de ce qu’ils et elles connaissaient. Un peu plus tard, toujours par l’intermédiaire du Comité ‘’HR& SR’’ de l’E.A.G.T, j’ai répondu à des demandes de volontaires travaillant avec des réfugiés sur les îles grecques. La structure partenaire du Comité pour cette région a récemment fermé ses portes ce qui a fait diminuer les demandes contrairement à celles qui passent par l’intermédiaire de P.B.I.
C’est pourtant de Grèce qu’est venue il y a quelques mois la demande d’‘’Hippocampe’’, comme elle m’a demandé de l’appeler. Elle est étudiante, en césure de son école d’ingénieurs, ayant décidé d’apporter pendant quelques mois un soutien volontaire à des personnes faisant partie du flux mondial de réfugiés. En pratique, elle anime des ateliers avec des enfants de 2 à 7 ans tout en assurant aussi l’organisation de ces ateliers. Elle est logée dans une colocation dans laquelle elle se plaît et elle apprécie ce qu’elle fait avec les enfants et les personnes constituant son équipe. Elle vit bien sa relation aux personnes qui l’encadrent. Néanmoins, elle ne se sent pas vraiment bien (une dégradation progressive, me dit-elle) et, à sa demande, sa responsable l’a mise en relation avec la chaîne ayant amené notre premier échange en ligne. Entre cinq et huit séances sont en effet offertes avec un gestalt-thérapeute bénévole par l’intermédiaire du Comité HR&SR.
Nous nous penchons ensemble sur son expérience. Comment Hippocampe se sent-elle être en contact avec son environnement humain ? Quand nous échangeons, elle est au bord des larmes. Aucune menace directe ne plane vraiment sur elle ou sur ses proches, mais l’incertitude est partout présente autour d’elle. Et son mal-être lui semble tellement dérisoire par rapport aux difficultés des personnes qu’elle côtoie ! Elle se sent coupable de demander du soutien. Les enfants avec lesquels elle travaille vivent là, en effet, pendant le temps qu’il faut à leurs parents pour résoudre les problèmes surgissant dans ce moment de leur trajectoire où ils se trouvent en transition entre « être-physiquement-arrivé-en-Europe » et « commencer-à-s’installer-quelque-part ». Dans combien de temps ? Où ? Personne ne sait. Et est-ce que cela va être seulement possible ? Aucune certitude là non plus.
En outre, même si Hippocampe vit de très bons moments avec les adultes qu’elle côtoie, ces personnes arrivent et partent, celles avec lesquelles elle fait équipe changent puisque les contrats de bénévole prennent fin... D’ailleurs, elle a déjà entamé la deuxième moitié de son séjour. Elle va elle-même devoir quitter celles et ceux auxquels elle s’est attachée. Ses études d’ingénieur ne l’aident pas beaucoup pour affronter toute cette incertitude qui l’assiège : pas d’algorithme fiable à déployer et à optimiser dans la situation où elle se trouve ! Pendant les quelques séances à distance dont nous disposons, nous nous attachons à ce que Hippocampe prenne conscience de ce qu’exprime son corps vivant dans le contexte de ce qu’elle vit. Pour Laura Perls, il importe ainsi que chacun puisse « s’adapter à [ son] propre potentiel créateur » (1) et cela passe par « être son corps » et non « utiliser son corps » (2), d’où l’importance de l’information sur ce qui se passe à partir de ce que collecte le corps.
La tranquillité intérieure est en outre essentielle lorsque l’écosystème est en transformation, que l’organisme perçoit l’incertitude et de la souffrance psychique qui éventuellement s’y associe. Les perceptions corporelles en situation font partie de l’expérience et sont à prendre en compte pour agir juste. La notion de self-support (auto-soutien) qui traverse implicitement la perspective adoptée en pratique par les gestalt-thérapeutes prend alors tout son sens pour Hippocampe. L’auto-soutien s’exprime dans l’état d’être à travers son expression corporelle : se sentir suffisamment en sécurité, capable d’agir jusqu’à un certain point sans outrepasser ses limites et se sentir exister (sentiment de soi). Rapidement, Hippocampe restaure alors ses capacités d’auto-régulation et elle retrouve la perception implicite de son énergie instinctuelle ‘’d’aller vers’’. Pour en arriver là, nous sommes passées par une attention conjointe soutenue aux fonctions organiques que sont la conscience immédiate (awareness) et la qualité de la respiration. Tout cela est souvent tenu pour acquis dans l’expérience quotidienne. Or il s’agit du terreau pour ‘’faire contact’’ (3), selon l’expression de Laura Perls. Pour se sentir bien, nous avons à revenir dessus en permanence car les habitudes et les routines figent ces processus vivants.
Ainsi, en quelques séances à distance et par vidéo, Hippocampe a retrouvé le chemin de son enracinement en elle-même ainsi que les ressources qui s’y associent. À partir de là, elle s’est sentie capable de traverser la crise existentielle à l’origine de sa demande. Je suis vraiment contente qu’elle ait osé exprimer son mal-être bien avant d’avoir installé en elle l’attitude bien connue de survie consistant à faire comme si tout allait bien tout en serrant les dents ! J’ai d’ailleurs l’impression que les personnes appartenant à sa génération sont devenues plus attentives que les précédentes à ce qui est perçu par leurs sens. Un partage authentique avec quelqu’un de complètement étranger à ce qu’ils et elles vivent me semble aussi plus simple pour eux. Sans doute le cadre simple et très clair dans lequel nous évoluons selon les recommandations du Comité ‘’HR& SR’’ facilite la ‘’proximité à distance’’ que j’essaie d’établir avec les volontaires. J’ai alors bien conscience que le soutien apporté à chacun a joué un rôle minime mais certain dans leurs trajectoires de vie. Cela m’amène à replacer de tels micro-soutiens dans la perspective globale très actuelle des enjeux de santé mentale et cela quel que soit le contexte de l’expérience vécue.
Claude Falgas
(1) Perls Laura. Vivre à la frontière. 2001. L’Exprimerie. p. 28
(2) Ibid. p. 35
(3) Ibid. p. 81
Si vous souhaitez aller plus loin, voici le lien vers la page du Commité ‘’Human Right & Social Responsability’’ de l’EAGT : https://eagt.org/home/home/gt-menu/what-is-eagt-2/human-rights-and-social-responsibility-committee/
Dans la revue Gestalt 2020/2 n° 55 disponible sur Cairn Infos, l’article ‘’Consciences Immédiates’’, apporte une autre brève évocation de mon travail (avec des volontaires de P.B.I.). Je crois en effet depuis longtemps que la Gestalt-thérapie est un chemin de psycho-éducation facilitant la lucidité en situation et la prise de décisions quand l’environnement devient incertain voire chaotique.
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