Les Écouteurs de rues, présentation et récit d’une écoute
Une expérience fondatrice puis une association
En 2018, je mène un projet artistique sur une friche urbaine dans le quartier de la Goutte d'Or (Paris 18e). En étant disponible et à vue dans l'espace public, dans ce quartier que je connais bien parce que j’y habite, je suis surprise de la facilité avec laquelle les gens m’abordent et me confient des pans intimes de leur vie.
Au coin de la friche, Djibril, un marabout mauritanien, prodigue des conseils spirituels, recueille des dons (un des cinq piliers de l’Islam) et recommande des prières. Je termine mon projet en me disant que je pourrais être utile aux côtés du vieil homme pour prendre soin des gens, lui dans son domaine moi dans le mien.
En 2019, une amie me fait découvrir le projet Side Walk Talks à San Francisco. L’idée d’écoutes de rue semble pouvoir être facilement mise en œuvre. Je me dis qu’il faut essayer pour vérifier si le besoin d’écoute pressenti est bien réel. La première écoute de rue a lieu en avril 2019. L’association est officiellement déclarée en préfecture en juillet 2020. Des antennes existent aujourd’hui à Lille, Marseille et Toulouse.
Le fonctionnement des Écouteurs de rue
Le recrutement des premiers bénévoles s’est fait dans mon entourage puis grâce à la communauté existante de gestalt-thérapeutes qui fonctionne en réseau et à des partenariats avec les écoles de gestalt-thérapie qui communiquent régulièrement sur notre action. Pourtant, il n’y a pas que des gestalt-thérapeutes dans l’équipe et c’est une fierté d’incarner la diversité aussi par nos approches thérapeutiques.
Pour assurer une dynamique de groupe et se sentir en sécurité dans la rue, cinq thérapeutes au minimum sont présents par écoute. Ils sont reconnaissables à un brassard ou un dossard sur lequel est inscrit le nom de l’association.
Plusieurs lieux ont été testés et nous sommes revenus devant la friche car cet espace comporte de nombreux avantages. Celui d’avoir un large trottoir qui nous permet d’installer nos cinq paires de chaises et de laisser aux passants la place de circuler. Celui d’être un lieu avec beaucoup de passage. Étonnamment, la foule et le bruit préservent l’anonymat et la discrétion des entretiens.
Autre avantage, la friche est gérée par l’association la Table Ouverte qui s’occupe principalement de distributions alimentaires. Nous leur empruntons les chaises que nous mettons sur le trottoir. Nous avons aussi pu trouver une place sur l’étagère d’une armoire pour ranger nos pancartes, nos chasubles, et les petits guides de ressources du Centre d’Action Sociale.
Les écoutes peuvent se faire debout ou assises. Sur les pancartes et une grande banderole colorée installées en même temps que les chaises au début des écoutes, on peut lire des messages compréhensibles d’un seul coup d’œil : Ici, on vous écoute / On se parle / Oreilles bienveillantes et gratuites.
Nous faisons une écoute par mois le samedi de 14h à 16h, sauf si la pluie nous en empêche. Depuis 2019, nous n’avons annulé les écoutes qu’à deux reprises pour cause de météo.
Construire un cadre
Au fil des sessions, le cadre de fonctionnement de l’association s’est construit, basé sur nos expériences d’écoutes et sur les supervisions d’équipe qui se font au rythme d’une supervision tous les 3-4 écoutes. En adhérant à l’association, les bénévoles adhèrent à cette charte.
Un entretien se fait préalablement à toute participation à l’association. Les bénévoles exercent tous le métier de thérapeutes. Ils peuvent être psychologue-clinicien ou psychanalyste (professions reconnues d’état) ou psychopraticien venant d’une approche psychothérapeutique et école agrée par la FF2P. Nous avons fait très tôt ce choix exigeant que les bénévoles soient des thérapeutes afin de garantir qu’ils aient des connaissances en psychologie, qu’ils répondent à un cadre déontologique auquel ils adhèrent, qu’ils aient des réflexes pour cadrer un entretien et sachent accueillir la parole de l’autre, qu’ils soient formés en psychopathologie.
Les pouvoirs publics ont connaissance de notre dispositif. Nous sommes soutenus financièrement par la Mairie de Paris, la Politique de la Ville et par certains autres financeurs privés. Nous avons récemment été primés par le Crédit Coopératif dans le cadre d’initiatives solidaires et sociales. Nos demandes de subventions servent à faire connaître notre existence et à financer principalement des actions de formation pour faire monter nos bénévoles en compétences sur des thématiques telles que trauma, ethnopsychiatrie, parcours d’exil.
Nous n’avons jamais fait la démarche de déclarer nos écoutes à la Préfecture parce que les écoutes de rues ne sont ni des manifestations à caractère revendicatif, c’est-à-dire des réunions organisées sur la voie publique dans le but d’exprimer une conviction collective, une opinion ou une revendication, ni une manifestation sportive ou à caractère festif.
L’idée dans le fond est de ne pas céder à la bureaucratie pour privilégier le temps passé sur le terrain, tout en ayant un cadre de fonctionnement exemplaire et rassurant sur le plan éthique. Vous remarquerez que dans la rue, quand quelqu’un vous interpelle, c’est toujours pour vous demander quelque chose (l’heure, une direction, de l’argent), pour vous vendre quelque chose (une Bible, l’adhésion à une ONG) ou pour vous embrigader (Église de Scientologie, Église Évangélique, Témoins de Jéhovah).
Les Écouteurs de rues existent dans le but de rendre la santé mentale accessible et dans la perspective, tout aussi fondamentale, de créer du lien social. C’est un système de sociabilisation. Notre dispositif nous autorise à aborder le tout-venant, à engager la conversation, à animer la voie publique d’un air de vivre ensemble.
Chaque mois, nous renouvelons ce petit miracle de parler à des inconnus. Peu des personnes reviennent nous voir, ce sont des écoutes uniques. Quand les gens reviennent, c’est en général pour nous remercier et c’est arrivé à plusieurs reprises. On peut aussi espérer que les adresses et ressources que nous sommes régulièrement amenés à communiquer permettent aux personnes écoutées de trouver le chemin vers les structures susceptibles de répondre à leur demande. Nous servons de passerelle entre la rue et les structures, associations, institutions.
Écouter et échanger, tout simplement
Chaque écoute est une rencontre et je vais vous en raconter une.
Il est élégant avec son manteau sombre bien ajusté qui souligne sa silhouette svelte. Sa démarche est souple et tranquille. Il a un certain âge, soixante-dix ans peut-être, même s’il fait jeune. Je lui lance un « On se parle ? ». Il s’arrête et regarde autour de lui comme si je le sortais de ses pensées.
Nous sommes dans un quartier populaire et commerçant, un quartier très fréquenté de Paris. Beaucoup d’Africains viennent y faire leurs achats de produits alimentaires, capillaires et vestimentaires. La rue bourdonne. Les gens vont et viennent, certains montent la rue, d’autres la descendent, les bras chargés de courses, au téléphone, l’air flâneur ou affairé.
D’un mouvement du menton, l’homme pointe la rangée de chaises alignées face à face le long de la grille de la friche urbaine qui ressemble à un jardin sauvage dans la ville. Il me demande : « Qui êtes-vous ? ».
- Nous sommes les Écouteurs de rues. Nous sommes tous psys. Nous proposons d’écouter gratuitement les gens dans la rue. Vous voulez discuter avec moi ?
- Mais les psychologues, c’est pour les fous, je ne suis pas fou, clame-t-il.
- Vous confondez peut-être psychologie et pathologie, santé mentale et maladie.
- Peut-être suis-je à moitié fou alors, concède l’homme.
- La véritable santé psychique, c’est sans doute d’être un peu fou et un peu sage.
Nous rions. L’ambiance entre nous s’adoucit. Notre joute verbale prend le ton de l’humour et pas celui du rapport de force.
- Et de quoi pourrions-nous bien parler ? Nous sommes très différents, énonce-t-il.
Il me confronte à la réalité de notre différence culturelle, de notre différence de couleur de peau, de notre différence de genre. Je me risque à une reformulation plus explicite :
- Vous voulez dire que comme vous êtes un homme et moi une femme, comme vous êtes noir et moi blanche nous n’aurions rien à nous dire ?
Il répond que c’est tout à fait ça. Me vient l’envie d’éprouver ses certitudes. Pas de façon conceptuelle ou idéologique, pas de façon brutale comme on donnerait une leçon mais de façon sensible, par l’expérience de cette mise en relation improbable.
En lui indiquant une paire de chaises, je dis : « Moi, je suis certaine qu’on a des choses à se dire. Chiche ? on essaie ! ».
Mon interlocuteur relève le défi. Il accepte mon invitation à s’asseoir et me demande par quoi il doit commencer. Je réponds : « Par ce que vous aimeriez me dire de vous ».
Ce qui lui vient en premier, c’est qu’il est veuf, il me donne l’année où sa femme est morte d’un cancer du sein. Il est ému en prononçant ces quelques phrases. Il a un fils presque majeur qui vit au Cameroun. Je lui demande s’il lui manque. Il rit et me dit que, chez lui, ça ne se passe pas comme ça. La famille ce n’est pas juste le père ou la mère, c’est tout le village. Son fils est bien entouré.
En effet, je ne sais pas vraiment comment ça se passe là-bas. Je lui demande si c’est si différent l’esprit de communauté, en Afrique. Il acquiesce. Je sens qu’il hésite à me faire confiance. Il a sans doute des a priori à mon égard et pourrait probablement me citer des centaines de situations où sa couleur de peau et sa culture n’ont pas été bien accueillies en France. Il m’intéresse et je suis prête à accepter que le mur invisible entre lui et moi ne cède pas, je comprends que c’est beaucoup lui demander.
Un silence se fait, une sorte de pause. En regardant les enfants sauter sur un trampoline dans le jardin qui se trouve derrière nous, il dit, nostalgique, qu’au Cameroun, on n’a pas besoin de fabriquer des jouets pour les enfants. Les jeux, c’est la vie quotidienne. Il évoque l’espace immense de la forêt qui est à leur disposition. Il compare les jeux des enfants de son pays à ceux des enfants français. Il juge que c’est moins bien en France. Et alors je comprends qu’il ne me parle pas d’une enfance contemporaine mais de la sienne, au Cameroun.
Ses parents partaient travailler très tôt aux champs qui se trouvaient loin du village. Ils se levaient vers 5h du matin et ne rentraient que vers 18h. Les grands-mères s’occupaient de faire manger les enfants. Les grands-pères travaillaient aussi longtemps que leur santé le leur permettait.
Il se souvient de la pêche dans le torrent avec des nasses. Il se souvient du plaisir d’aller relever les pièges du grand-père dans la forêt pour découvrir s’ils avaient pris un lièvre, un porc-épic ou un boa. Si c’est un boa, on voit un grand cercle autour de l’arbre que le serpent a tracé en se débattant avant de s’épuiser. Il se souvient de la cueillette des noix de coula edulis, les noisettes d’Afrique. Au Cameroun, les enfants les ramassent et avec des pierres, ils cassent la coque épaisse. Ensuite, ils rassemblent les fruits dans des paniers qui sont plongés dans le torrent. La force de l’eau crée un roulis dans le panier qui enlève les petites peaux marron autour des noisettes qui deviennent toutes blanches. Elles se mangent crues ou cuites et surtout, on en fait de délicieux petits gâteaux cuits dans des feuilles de bananier. En plus de ses fruits, on utilise aussi l’écorce de l’arbre pour faire des décoctions ou des cataplasmes qui soulagent les rhumatismes.
« Comment savez-vous tout ça ? »
Il a appris au fur et à mesure. Pour ce qui est de l’utilisation des plantes, c’est sa mère et sa grand-mère qui lui ont transmis cette connaissance. La naturopathie est un savoir qui ne s’apprend pas à l’école. Et puis, il n’y a pas que la médecine occidentale. Certains croient tout savoir et passent à côté de l’essentiel. Pour guérir les hémorroïdes, une pâte de pistache à manger. Pour la cataracte, des petites herbes à essorer et à mettre en gouttes dans les yeux. Ce remède est radical, il doit être fait pendant 14 jours. Le matin, la saleté a été attirée et il faut longuement rincer les yeux. « On est fait de terre, il faut que les pieds touchent la terre. Les pieds de l’homme doivent être nus et toucher la terre car c’est de terre qu’ils sont faits ». Il fait référence à la cosmogonie camerounaise, la façon dont on voit la création de l’univers sur sa terre natale.
« Vous parlez comme si c’était votre métier de raconter. Vous êtes conteur ? »
Ma remarque le fait rire. En France, il a travaillé dans l’administration, dans un bureau. C’est tellement éloigné de la vie qu’il a connu enfant. Même s’il habite depuis longtemps à Paris, il n’a pas oublié son enfance camerounaise et puis il y retourne aussi souvent que possible. Je pourrais lui demander pourquoi, tenant tellement à sa culture, c’est en France, qu’il a choisi de faire sa vie mais je ne veux pas rompre l’harmonie qui s’est établie dans notre relation.
Il poursuit sur la politique de l’Europe envers l’Afrique, la trahison de Giscard envers Bokassa en Centrafrique. Nous serions sans doute restés encore longtemps ainsi, partis ensemble très loin aussi bien temporellement que géographiquement mais nous sommes interrompus par une collègue écouteuse. Un couple de touristes a besoin d’un renseignement sur le quartier. Il me demande ou j’ai appris l’anglais. Au Nigeria. Il est surpris en découvrant que j’ai vécu enfant en Afrique. Il semble alors comprendre que nous puissions échanger aussi fluidement. Je fais partie des siens, j’ai touché la terre Africaine et en me touchant le bras, il fait de moi une blanche africaine.
La session d’écoute touche à sa fin, mes camarades se mettent à ranger l’installation éphémère de chaises et de banderoles qui avait été installée sur le trottoir. Il est temps de nous quitter. Nous sortons de notre bulle, de cet espace-temps si spécial que nous avons tissé ensemble. Il se dit agréablement surpris par notre rencontre. Je le remercie de m’avoir fait ce cadeau de s’arrêter et de m’avoir emmené avec lui faire ce voyage. Nous nous serrons chaleureusement la main et en se retournant une dernière fois pour me sourire, il disparaît dans la foule.
Il y a quelque chose de merveilleux à aller vers des gens qui ne nous ressemblent pas, que nous n’aurions pas croisé autrement qu’avec le prétexte d’une écoute de rue. C’est un privilège de se mettre en lien avec des gens qui n’ont pas les mêmes expériences, pas les mêmes références culturelles et sociales, qui ne vont pas être systématiquement d’accord avec notre vision des choses, nos idées, nos mots.
Durant une écoute de rue, le concept du vivre ensemble est mis à l’épreuve de la réalité. En rejoignant l’autre, en essayant de me mettre dans sa peau, dans sa vie alors je peux faire face, déconstruire cette peur de l’autre qui asphyxie notre société car cet autre, ça peut être n’importe quel passant à qui dans un instant je vais demander « on se parle ? ».
Séverine Bourguignon
Gestalt-thérapeute et formatrice. Elle reçoit en individuel et en groupe sur Paris. Elle est la cofondatrice et présidente des Écouteurs de rues.
- Article sur les Écouteurs de rues publié dans la Revue Gestalt :
https://shs.cairn.info/revue-gestalt-2022-2-page-171?lang=fr
- Pour lire d’autres récits d’écoutes, voir le dossier sur les Écouteurs de rues dans le Nouvel Obs :
https://www.nouvelobs.com/societe/20240701.OBS90525/les-histoires-des-ecouteurs-de-rue.html
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