Réflexions sur la question de l’altérité
au regard de la psychothérapie en soutien social
Après une carrière de consultant international en stratégie et management, je me suis formé à la psychothérapie à l’EFAPO (Ecole Française d’Analyse Psycho-organique). J’exerce depuis une douzaine d’années en libéral auprès d’adultes et suis titulaire du CEP (Certificat Européen de Psychothérapie).
Bénévole à l’APSOS (Association de Psycho-praticiens pour un Soutien Social) depuis douze ans, j’en suis le président depuis 18 mois.
Après une courte présentation de l’APSOS, cet article envisage la question de l’altérité d’une manière générale en thérapie avant d’aborder ce qui peut être particulier pour les personnes en difficulté sociale.
Accès à la Psychothérapie en Soutien Social
Depuis 30 ans, l’APSOS permet à des personnes en situation de précarité financière de bénéficier d’une psychothérapie.
L’association regroupe sur la France entière environ 140 praticiennes et praticiens bénévoles, professionnel(le)s relevant du courant humaniste (Gestalt, Analyse Psycho-organique, Approche Centrée sur la Personne, Analyse Transactionnelle principalement) qui exercent en cabinet et qui sont supervisé(e)s et assuré(e)s.
Chaque praticien(ne) reçoit de une à trois personnes dans son cadre habituel ou en visio.
Les bénéficiaires (140 contrats en cours) sont des personnes qui répondent aux critères d’éligibilité en termes de ressources financières et pour lesquels une demande thérapeutique a été validée par les écoutant(e)s de la permanence téléphonique au 08 05 66 00 10.
Le contrat tripartite bénéficiaire-thérapeute-APSOS ouvre droit à un an de thérapie, à raison généralement d’une séance par semaine hors congés. Le prix de la séance est de 8 euros, reversés par le thérapeute à l’association.
Informations et contacts sur le site : apsos.fr
La question de l’altérité en thérapie
L’altérité se définit comme le rapport que l’humain entretient avec autrui et avec le monde.
Elle s’inscrit dans un rapport de soi à l’autre, c’est à dire la façon dont chacun perçoit, comprend autrui et interagit avec lui.
La constitution identitaire passe nécessairement par la rencontre avec d’autres que soi.
Il faut de l’altérité pour prendre conscience de son identité et l’enrichir. Dans la rencontre je m’apparais. Pas d’existence sans altérité.
Pour Lévinas qui a forgé le concept philosophique d’altérité « c’est l’autre qui me constitue en tant que personne, en tant que ce que je suis, justement parce que j’existe et que je suis quelqu’un à ses yeux ». Cela passe par le langage, « parler c’est en même temps que connaitre autrui se faire connaitre de lui » et surtout le regard, « le visage de l’autre engage ma responsabilité ». (in Totalité et infini)
L’altérité, dynamique entre identité et relation à l’autre, entre le même et le différent, est au coeur de la vie, tout au long du processus d’individuation et de socialisation, depuis le bébé avec sa mère, la place dans la famille et dans la fratrie, dans le couple, dans la vie sociale.
En psychothérapie, nous accompagnons les thérapisants sur le chemin de l’altérité à la fois sur le plan inter-relationnel et sur le plan intra-psychique. Comment être en relation avec les autres mais aussi avec moi-même ? En effet, l’altérité est aussi en nous, notre identité n’est pas unique et immuable et ne se réduit pas à notre moi conscient, le «Je est un autre » de Rimbaud.
Le thérapeute soutient le thérapisant en étant un alter ego, une personne de confiance bienveillante toujours prête à soutenir son identité et apportant par et dans la relation thérapeutique un espace d’exploration, d’élaboration et de transformation de la relation à soi-même et à l’autre.
Eléments de problématique de l’altérité pour les thérapisants en soutien social
L’accompagnement des bénéficiaires de l’APSOS, comme celui de tous les autres thérapisants, est individuel et sur-mesure et ne peut faire l’objet d’une généralisation. Toutefois, on constate que la problématique de l’altérité prend souvent une place plus importante pour des personnes en difficulté sociale, telles que mères seules, personnes isolées, étudiants, chômeurs, personnes porteuses de handicap social… Beaucoup de personnes précarisées, fragilisées, malmenées dans leur relation à eux-même et aux autres peuvent se sentir altérisées, au sens d’ignorées ou rejetées. Elles sont de fait largement exclues de l’échange et de la réciprocité.
La thérapie permet au thérapisant qui vit des difficultés financières ou sociales de cheminer vers sa profondeur, pour contacter "qui je suis vraiment" en deçà de son identité sociale ou identification à ce que la société, l’autre lui renvoie de lui-même. Se sentir vu et reconnu par le thérapeute pour l’être entier qu’il est dans sa vérité.
L’altération des conditions matérielles de vie provoque des souffrances psychiques, le manque d’argent est très envahissant et réveille les autres insécurités de la personne. Cette altération conduit souvent à l’isolement, à l’enfermement, voire à une désaffiliation sociale. Il arrive que la séance de thérapie soit la seule occasion de la semaine pour la personne de parler à quelqu’un. De rompre la sécheresse de son quotidien, de se désaltérer .
Pour ceux dont le rapport au temps et à l’organisation est très perturbé par l’absence de vie sociale, l’engagement dans la psychothérapie (contrat APSOS), les dispositions du cadre du thérapeute et la régularité de l’horaire des séances sont très sécurisants et amènent du tiers. Ces thérapisants, qui font généralement preuve d’une très grande régularité et ponctualité pour leurs séances, peuvent ainsi petit à petit reprendre pied dans la socialisation.
Le repli sur soi fragilise l’identité, conduisant à un certain oubli de soi, la personne ne sait plus comment elle se perçoit, comment les autres la perçoivent. La thérapie ré-ouvre un espace d’expression personnelle et soutient l’acceptation de se laisser transformer par l’autre, de se laisser surprendre par la vie.
Pour des personnes neuroatypiques, bien des difficultés et souffrances relationnelles viennent du fait que leur « altérité » n’est pas reconnue et acceptée. L’accueil et la compréhension de leurs souffrances par le thérapeute ouvrent un espace de transformation parce que leurs différences sont vues et que peuvent être choisis des dispositifs relationnels adaptés.
Bien sûr, avec l’altération de la situation sociale le narcissisme est souvent atteint, ruinant la confiance en soi mais aussi la confiance dans les autres. Le fait pour la personne de bénéficier du dispositif APSOS et de savoir son thérapeute bénévole contribue à restaurer la confiance dans les autres, à réparer le sentiment d’injustice, à retrouver une certaine foi dans l’humanité. Ce rétablissement de la confiance dans les autres est un préalable à celui de la confiance en soi.
Le fait d’être envisagé et aidé par un autre relance la dynamique de l’altérité.
C’est donc avec le mot altruisme que se conclut ce partage de quelques réflexions sur l’acuité de la problématique de l’altérité pour les thérapisants en soutien social.
Ghislain de Rincquesen
Président de l’APSOS et co-auteur de la BD « Psychothérapies » chez Glénat.
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