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À Dire PÔLE ÉCRITURE
18 juin 2026

Tenir la présence

Que se passe-t-il lorsqu’une situation thérapeutique devient soudain plus intense, plus vibrante, plus proche ? Comment penser ces moments où quelque chose circule autrement entre patient et thérapeute, sans réduire cela ni au désir, ni au transfert, ni à une simple qualité relationnelle ?

Surgissement et excitation du contact dans la situation thérapeutique

La journée du Réseau Gestalt Ouest consacrée au thème « Quand Éros s’invite dans nos cabinets » a ouvert un débat qui touche un point sensible de nos pratiques : comment reconnaître ce qui s’anime, s’excite, se met en mouvement dans la situation thérapeutique, sans chercher immédiatement à le rabattre sur du déjà-connu ? Au cours de cette journée, plusieurs lignes de lecture se sont dessinées. Pour Martine Masson et Stéphanie Sommet, Éros a été abordé comme énergie vitale : enracinée dans le corps vivant, dans le désir, dans l’élan vers l’autre et dans la capacité du sujet à se sentir vivant dans la relation.

Le regard phénoménologique de Jacques Blaize a déplacé la question ailleurs. Il aurait préféré parler de séduction plutôt que d’Éros. Non parce qu’il faudrait évacuer Éros, mais parce que le mot « séduction » lui paraît plus ouvert, moins chargé d’une signification préalable. La séduction serait davantage du côté de la surprise, de l’inattendu, de ce qui surgit dans la situation sans être déjà là. Il fait passer la réflexion d’une conception d’Éros comme contenu psychique ou énergie interne à une expérience plus gestaltiste et phénoménologique : Éros comme excitation du contact, comme mise en vibration du champ, comme phénomène de situation.

Cette perspective entre profondément en résonance avec le travail de recherche, dans le cadre d’un diplôme universitaire (D.U.), que j’ai mené cette dernière année autour de la notion de surgissement en thérapie en croisant les regards phénoménologique et gestaltiste. Dans mon mémoire de fin de D.U., j’ai cherché à « penser » et « sentir » ces moments où quelque chose advient dans la situation thérapeutique - une parole, un silence, un geste, une émotion, une présence - et vient en modifier la configuration même. Ces moments ne peuvent être ni produits ni programmés ; ils surviennent, sans avoir été anticipés, et leur portée ne devient perceptible qu’après coup.

Dans cette perspective, ce que nous appelons Éros pourrait être compris comme la tonalité sensible de certains surgissements : la manière dont ils affectent, mettent en mouvement, ouvrent un possible. Autrement dit, Éros ne serait pas d’abord un concept à manier, mais une certaine manière pour le vivant de réapparaître dans la situation lorsque quelque chose se remet à circuler. C’est à cet endroit que je retrouve la valeur clinique du « ne plus savoir ». Travailler avec Éros suppose de suspendre les causalités toutes faites, de ne pas rabattre trop vite ce qui se passe sur une grille interprétative connue, de rester au plus près de ce qui se donne. Non pour idéaliser l’inconnu, mais pour ne pas empêcher qu’une forme nouvelle puisse émerger.

Écritures

Pour illustrer cela, je m’appuie sur un cas clinique dans le cadre de mon travail avec J.L., un homme de quatre-vingts ans que j'accompagne depuis cinq ans. Son histoire est marquée par une trajectoire de souffrance psychique, ponctuée de suivis psychiatriques, d'une longue psychanalyse et de plusieurs épisodes dépressifs.

Son rapport au temps est profondément marqué par la répétition. Quelque chose de l’élan vital semble usé, ralenti, comme retenu dans une temporalité altérée. Les séances se sont déployées longtemps dans une lenteur qui pouvait donner le sentiment d’un quasi-immobile. Rien ne semblait annoncer d’événement transformateur. Et pourtant, un jour, quelque chose surgit : l’écriture.

Je ne peux pas dire aujourd’hui que cette proposition venait de lui ou de moi. Elle s’est imposée dans la situation comme une évidence inattendue. J’ai vite pris conscience qu’elle appartenait au «nous situationnel» en train de se former. Elle a alors pris une place particulière dans notre travail. J.L. écrivait entre les séances. Il apportait ses textes, me les remettait en séance, puis je les lisais après son départ. Quelque chose du lien continuait ainsi à circuler au-delà de la présence physique dans le cabinet. L’expérience a duré neuf mois. J.L. a écrit et partagé une centaine de pages.

Car ce qui me frappe aujourd’hui, ce n’est pas seulement que l’écriture ait eu une fonction thérapeutique. C’est la manière dont elle a transformé la qualité même de la situation thérapeutique et du lien entre J.L. et moi, son thérapeute.

Avec J.L., l’écriture devient progressivement un espace intermédiaire où quelque chose peut se déposer autrement. Elle ne remplace pas la parole, mais déplace la manière de vivre l’expérience. Lorsqu’il me tend ses textes, le geste est simple, mais dense. Il ne s’agit plus seulement de raconter ou d’expliquer, mais de remettre, de confier, de déposer. Nos regards se soutiennent. Le temps paraît se suspendre. Une autre qualité de présence apparaît.

On peut parler d’érotisation de la situation. Non pas au sens d’une excitation sexuelle, ni d’un désir personnel du thérapeute ou du patient, mais comme intensification du contact, comme vibration du champ, comme possibilité pour le patient d’être affecté autrement par son propre vécu et par la situation partagée. L’écriture ne fait pas disparaître la souffrance ; elle n’annule ni la dépression ni l’histoire. Mais elle ouvre un possible nouveau, un ajustement créateur, qui transforme peu à peu le rapport au temps, à soi et à l’autre.

Dans un texte intitulé Funambules, J.L. écrit : « Aujourd'hui, je suis prêt à m'engager dans ce vagabondage et dans cette co-errance avec toi, prêt à jouer les funambules ensemble... Je doute encore que ce fil ait un sens ou une direction, mais il a l'énorme qualité d'être un lien entre nous deux. » Je trouve dans ces mots une description particulièrement juste de ce que peut être la rencontre thérapeutique lorsque thérapeute et patient acceptent d'avancer ensemble dans une zone où le sens n'est pas encore constitué. Cette image du funambule me paraît rejoindre le « Ne plus savoir » de Blaize : avancer sans garantie, soutenu davantage par la qualité du lien que par la certitude d'une direction.

Dans un autre texte intitulé Autre, J.L. écrit : « L'espace ouvert entre nous (...) m'a permis des progrès dans le goût de vivre (...) notre voyage sur le fil n'a pas été vain (...) il m'a aidé à vivre, j'oserais ajouter un peu plus que les autres. » En relisant aujourd'hui ces textes de J.L., je suis frappé par un élément qui traverse ses écrits sur notre travail thérapeutique : l'importance qu’il donne à la qualité du lien. Ce qui semble avoir compté pour lui n'est pas seulement le contenu des séances ou les prises de conscience qui ont pu émerger. C'est aussi l'expérience d'un espace partagé, suffisamment fiable pour permettre l'exploration de territoires encore inconnus.

Cette confiance dans la situation, cette capacité à avancer ensemble sans savoir exactement où conduit le chemin, me conduit à revenir autrement à la question d’Éros. L'Éros dont parfois nous parlons, nous, gestaltistes lorsque nous évoquons l'excitation à la frontière-contact. Dans cette perspective, Éros désigne une caractéristique particulière de la situation lorsqu'elle devient suffisamment vivante pour accueillir l’inattendu. Ce qui me touche particulièrement dans cette expérience clinique, c’est que l’écriture semble modifier non seulement le contenu des séances, mais leur rythme même. Le travail ne se réduit plus à un échange verbal situé dans un temps fixe et limité. Quelque chose continue à travailler entre les séances. L’écriture relie. Elle maintient une forme de présence différée mais active.

Dans une époque marquée par l’immédiateté, cette question du rythme me paraît importante, y compris dans nos cabinets. Peut-être certains patients peuvent-ils aujourd’hui trouver dans l’écriture une modalité de travail plus ajustée à leur manière d’être au monde. Une temporalité moins frontale, moins immédiate, permettant une autre élaboration du vécu.

Car ce qui me paraît essentiel dans cette expérience, c’est précisément qu’elle n’a pas été programmée. Rien n’a été décidé à l’avance. Quelque chose s’est construit progressivement dans la singularité de cette situation. Et c’est probablement cela qui rejoint le plus profondément ce que Jacques Blaize évoquait à propos de l’Éros ou de la séduction : non quelque chose de déjà là, mais quelque chose qui surgit dans la situation elle-même.

Tenir la présence devient alors une tâche particulièrement exigeante.

Cela suppose de renoncer, au moins momentanément, à vouloir tout comprendre trop vite. Cela demande de rester suffisamment disponible pour laisser apparaître ce qui cherche à émerger, sans immédiatement le figer dans une interprétation ou une explication.

Peut-être est-ce là, aujourd’hui, une des formes de l’excitation du contact : cette capacité de la situation thérapeutique à redevenir un lieu de surgissement, de surprise et de transformation sensible. Et peut-être avons-nous besoin, dans notre communauté gestaltiste, de continuer à ouvrir ces questions ensemble. Non pour produire une théorie supplémentaire sur Éros, mais pour penser plus « finement » ce qui, parfois, remet du vivant dans nos cabinets.

Tenir la situation.
Reconnaître ce qui émerge.
Laisser le vivant faire son travail, sans s’en emparer.
Peut-être est-ce cela, aujourd’hui, que nous avons à dire d’Éros.

Jean-Philippe Magnen

Gestalt-thérapeute à Nantes (44) et Pont-Croix (29), superviseur et facilitateur de groupes. Titulaire d’un Diplôme Universitaire en Santé mentale, phénoménologie et psychologie existentielle. Il accompagne depuis douze ans des personnes, des couples, des groupes et des équipes dans différents contextes cliniques et institutionnels.

Bibliographie :

Blaize, J. (2001). Ne plus savoir. Phénoménologie et éthique de la psychothérapie. Bordeaux, France, Ed L’Exprimerie.
Blaize, J. (2017). Incertitudes et évidences de la Gestalt-thérapie. Saint-Romain-la-Virvée, France, Ed L’Exprimerie.
J.L. (2023). Le funambule et l’autre - Ecrits adressés à mon thérapeute
Magnen J.P. (2025). L’écriture en thérapie - Cahiers de Gestalt-thérapie. Il était temps..., n° 50, p. 105 à 120.
Magnen J.P. (2026). Vers une clinique du surgissement : regards croisés de la phénoménologie et de la gestalt-thérapie - Mémoire de diplôme universitaire - ICP/Paris.
Certains propos cités dans cet article concernant Jacques Blaize sont tirées de la vidéo de son interview réalisée pour la journée du RGO : « Quand Eros s’invite dans nos cabinets » (disponible sur demande à l’association Réseau Gestalt Ouest).

Mots-clés : gestalt-thérapie, phénoménologie, situation, contact, écriture

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