Je suis venue à la journée du Réseau Gestalt Ouest
à Nantes, le 24 janvier 2026
Tentée par la thématique « Quand Eros s’invite dans nos cabinets », je me suis offert une escale à Nantes. Et je n’ai pas été déçue ! L’excitation était bien là, dans la diversité des rencontres et le foisonnement des idées. L’animation originale favorisait à la fois une dimension relationnelle et une élaboration théorico-clinique. Nourris par les trois interventions du matin, celle de Jacques Blaize en vidéo, celles de Stéphanie Sommet et de Martine Masson en chair et en os, nous nous sommes mis au travail l’après-midi grâce au cheminement d’atelier en atelier, dans un processus permettant l’émergence d’une intelligence collective. Le plus surprenant fut l’imprévisibilité du parcours car il me semble que nous sommes sortis des chemins balisés pour aboutir à des découvertes et des questions non résolues, ce qui nous invite à poursuivre… Le thème qui surgit dans ce Numéro 11 de notre Revue A-Dire n’est-il pas une manière de prolonger nos échanges ?
La référence à la mythologie est commune aux trois intervenants, rappel qui distingue les trois formes d’amour : Agapè (amour universel), Philia (amour interpersonnel) et Eros (passion amoureuse). Ce dernier, dieu mythique renvoyant à l’inaccessible, se situe du côté du désir et du plaisir. Selon Jacques Blaize, si Eros définit l’excitation du contact, cette excitation peut être un mouvement positif d’aller vers l’autre mais elle peut également être centrée sur soi dans une sorte d’auto-érotisation. Ce qui intéresse Jacques, c’est une troisième forme consistant dans l’érotisation de la situation, déterminée ni par l’un ni par l’autre, ni par le thérapeute ni par le patient, mais quelque chose qui se construit dans l’inconnu de la situation. L’Eros qui surgit dans le cabinet nous surprend, nous étonne. Selon Jacques, le problème n’est pas Eros mais la non-reconnaissance de l’Eros. Dans les exemples donnés, on a compris qu’il peut y avoir du désir, on peut « regarder cela et en rire ». Mais la posture phénoménologique ne cherche pas d’explication ni en fonction d’un passé résurgent, ni en termes transférentiels. Il s’agit simplement d’être présent à ce qui se passe, sans chercher à expliquer, juste pouvoir reconnaître et évoquer le désir sans honte ni culpabilité, se laisser surprendre par la nouveauté de la situation.
Martine Masson poursuit cette réflexion en se centrant davantage sur les manifestations érotiques de la pulsion libidinale contenue dans Eros. Elle insiste sur la dimension vitale de la fonction sexuelle dans le besoin de l’autre et l’instinct de reproduction. Dévoilant sa propre expérience amoureuse dans le déroulé d’une thérapie, elle nous interpelle sur la gestion de nos élans érotiques dans la relation thérapeutique qui impose un cadre déontologique (1). Ce faisant, Martine met le projecteur sur la mobilisation émotionnelle et l’activation corporelle qui se réveille en nous à l’occasion de la rencontre, excitation parfois incontrôlable. Elle rappelle les étapes de l’histoire de la Gestalt-thérapie qui passe selon elle d’une perspective personnelle centrée sur le patient à une perspective dialogale incluant davantage le thérapeute dans la relation et la co-construction pour parvenir aujourd’hui à l’intégration de la théorie du champ et de la situation qui fait de la place à l’imprévisible et ouvre au changement.
Stéphanie Sommet centre également son propos sur la gestion de l’énergie sexuelle dans la relation thérapeutique en nous livrant son expérience clinique relatée dans un article précédent (2). Cette énergie se manifeste d’abord dans la capacité à éprouver du plaisir et à accéder au plaisir, puis se déploie dans la possibilité de désirer et se sentir désirable dans le choix d’un partenaire et enfin ouvre une disponibilité à partager de l’intime dans la rencontre. Très attentive à l’apparition éventuelle de ces différentes formes dans l’évolution thérapeutique, Stéphanie est vigilante sur le cadre et les limites. Dès le départ elle précise les trois enjeux - attachement, estime de soi, sexualité œdipienne - qui fondent le développement et sur lesquels le travail pourra s’orienter en fonction de la personnalité du patient. Selon les références de la Psychanalyse des Relations d’Objet, l’émergence du désir et de la séduction dans la relation thérapeutique est interprétée en termes de transfert/contre-transfert et d’identification projective, ce qui amène le thérapeute à conscientiser sa contribution dans le processus. Le projet thérapeutique s’appuie sur la reconnaissance de ce qui se produit, pour parvenir à la conscience de la reproduction et advenir à une forme de réparation (3).
Nourris par ces trois exposés, nous déambulons joyeusement d’un atelier à l’autre pour poursuivre ensemble notre réflexion (4). Nous nous laissons questionner et déranger par quelques pistes survenues dans les échanges que vous pouvez retrouver dans les traces de la journée rédigées par l’équipe RGO. Mon propre ébranlement me donne envie de vous faire part de quelques élucubrations personnelles au risque de bousculer nos représentations :
D’abord apparaît une certaine confusion dans la définition d’Eros car nous ne parlons pas de la même chose lorsque nous évoquons l’élan vital qui s’opposerait à la pulsion de mort ou lorsque nous nous centrons sur l’énergie libidinale plus proche alors de la séduction érotique et sexuelle.
Rappelons-nous l’invitation goodmanienne : « L’anarchisme libertaire de Goodman est un acte d’amour dans la mesure où il invite à fusionner érotiquement avec le monde » (5). Cette révolution libertaire est-elle une utopie ? L’évolution sociétale contemporaine nous pousse à cadrer, mettre des limites et instaurer des règles déontologiques. Ne risque-t-on pas de perdre notre créativité à force de sécurité et de céder à une norme conventionnelle ? Comment se donner une marge entre la rigueur et le débordement ? Comment envisager un cadre qui permette plutôt qu’un cadre qui empêche ?
Plusieurs attitudes semblent possibles pour gérer la survenue d’Eros dans la relation thérapeutique : simplement reconnaître que c’est là ? explorer de manière imaginaire ce qui se passe ? expérimenter corporellement quelques pistes (toucher – proximité) ? chercher explicitation ou explication ? faire des liens avec l’anamnèse ? Nos formations et supervisions auraient besoin de plus de soin pour réfléchir aux enjeux et conséquences de ce que nous instaurons. En effet, apprendre à rétrofléchir s’avère nécessaire lorsque notre zèle nous porte à trop intervenir ou nous lancer naïvement dans certaines expérimentations…
Selon notre intégration de la perspective gestaltiste, il m’apparaît que notre éthique, fonction de notre conception de l’altérité, s’ajuste différemment. En effet, notre posture n’est pas la même si nous mettons l’accent sur l’accueil et la prise en compte de ce qui se produit phénoménologiquement ou si nous menons une enquête pour débusquer ce qui se reproduit de l’histoire ancienne. Regarder ce qui se passe en termes de production ou en termes de reproduction n’engage pas la même implication du thérapeute. Dans l’apparition d’Eros, se produit une excitation dans l’entre-deux attribuable ni à l’une ni à l’autre personne de manière exclusive mais advenant dans une situation commune inédite. Se centrer sur l’histoire passée risque de valoriser l’intrapsychique plus que la surprise et l’écho de la rencontre actuelle. Il me semble que le levier de changement réside davantage dans la prise en compte et la reconnaissance de la forme qui surgit parfois de manière surprenante que dans la recherche d’une explication ou d’une répétition…
Pour conclure ce voyage à Nantes, je m’interroge sur ce qui serait spécifique à la posture gestaltiste dans l’accueil et le traitement de la survenue d’Eros dans la relation thérapeutique. Je serais tentée de me contenter d’être présente, de relever en douceur ou avec humour ce qui se passe, sans trop chercher d’explication ou d’interprétation, et surtout lâcher prise sur mon désir de tout résoudre. Serait-ce un acte de foi ?
Chantal Masquelier-Savatier
(1) Martine Masson, Quand mon client me fait vaciller, in Désirer, Revue Gestalt n°36, SFG 2009.
(2) Stéphanie Sommet, Quand Eros s’invite dans la relation thérapeutique, in Des allants-de-soi à l’étonnement, Revue Gestalt n°55, SFG 2021.
(3) Selon la PGRO (Psychothérapie Gestaltiste des Relations d’Objet) fondée par le canadien Gilles Delisle, appelée maintenant « Psychothérapie du lien »
(4) Selon le dispositif du « World Café »
(5) Bernard Vincent, Paul Goodman, la révolution gestaltiste, in Paul Goodman, revue Gestalt n°3, SFG, 1992
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