J’ai lu "La Parole du thérapeute : ...
...Comment ajuster ses interventions verbales en relation d'aide",
de Ghislain Rubio de Teran
À l’occasion d’une soirée de dédicace organisée à l’École Parisienne de Gestalt, Ghislain Rubio de Teran est venu présenter son livre consacré au « savoir-dire » du thérapeute, en dialogue avec Francis Vanoye. Son ouvrage invite les praticiens à explorer et affiner la mise en mots de leurs interventions, au service du processus thérapeutique. L’entretien qui suit prolonge cette rencontre en restituant les échanges et les réflexions qui ont émergé au fil de la discussion.
Francis : Comment est née l’idée de ce livre ?
L’idée m’est venue d’un constat : le langage en thérapie est partout, mais il n’existe pas vraiment de livre de référence, ni en français ni en anglais. Et pourtant, on se demande souvent en supervision :
« Comment pourrait-on dire ça autrement ? » ou « Quelle formulation serait-elle particulièrement adaptée ici ? »
Ce livre est aussi nourri d’expériences, parfois douloureuses, que j’ai vécues en thérapie en tant que patient. Je repense à ma première séance de thérapie : mon thérapeute m’avait demandé, très naturellement, « Quel est votre but dans la vie ? » À l’époque, cette question m’avait complètement déstabilisé, je m’étais senti honteux de ne pas savoir répondre.
Ma formation à Londres a aussi beaucoup influencé ma manière de penser le langage. L’anglais, par exemple, distingue deux façons de dire « seul » : alone et lonely. En français, on a « esseulé », mais c’est beaucoup moins courant. Cela m’a donné le goût d’explorer les concepts qui se cachent derrière les mots.
F : Quelle était ton ambition avec cet ouvrage ?
Je ne voulais surtout pas écrire un manuel. Mon intention était plutôt de proposer un support de réflexion. J’ai voulu écrire un livre accessible à tous, pas uniquement aux gestalt-thérapeutes. J’ai essayé d’éviter le jargon, en proposant un langage simple, accessible.
Il y a également une dimension pratique importante, c’est pour cela que je propose une dizaine d’exercices qui permettent de s’entraîner. Enfin, j’avais la volonté de répertorier les différentes « options » linguistiques du thérapeute, un peu comme un abécédaire du langage en thérapie.
F : Et comment s’est construite ta réflexion ?
Au départ, je m’intéressais surtout aux options langagières du thérapeute. Mais assez vite, j’ai dû revoir mon plan en allant explorer du côté de la linguistique.
La découverte des travaux de linguistes et de sociolinguistes a profondément enrichi mon approche. Je pense notamment aux ouvrages de Catherine Kerbrat-Orecchioni sur l’énonciation, l’implicite, les interactions verbales ou encore l’analyse du discours.
Puis je me suis intéressé à la sociolinguistique, avec des auteurs comme Erving Goffman, qui a montré que nos façons de parler ne sont pas neutres : elles organisent les relations sociales en mettant en jeu la distance entre les individus, les rapports de pouvoir et la manière dont chacun se présente aux autres.
Enfin, le courant pragmatique de la linguistique, développé notamment par John Austin, qui montre que le langage est fondamentalement une forme d’action : dire quelque chose, c’est toujours faire quelque chose, que ce soit influencer l’autre, s’engager, ou modifier la situation d’interaction.
F : Quelles sont les difficultés que tu as rencontrées ?
La première difficulté a été la classification, organiser les types d’interventions. Classer, c’est forcément simplifier, et donc trahir un peu la complexité du réel.
Ensuite, il y a tout ce qui ne passe pas par les mots : le corps, le ton, la gestuelle… retranscrire une parole vivante incarnée à l’écrit est très difficile, certainement impossible.
Et puis, il y a le processus d’écriture lui-même. Il demande une discipline, une régularité. J’ai dû m’imposer une routine, avec une règle personnelle par exemple de m’arrêter au moment où j’éprouve encore du plaisir à écrire pour avoir envie de reprendre le lendemain.
F : Pour toi, quels aspects du langage sont particulièrement pertinents pour les gestalt-thérapeutes ?
Beaucoup d’aspects sont importants, mais je dirais que le premier est la cohérence entre notre langage et le modèle gestaltiste. Autrement dit : est-ce que ce que nous disons reflète notre vision de l’être humain ? Je pense en particulier à l’indissociabilité organisme environnement et au fait que le self soit un processus en mouvement, avec une vision dynamique de l’être.
Concrètement, cela invite à utiliser un langage qui évite de cliver ou de figer l’expérience. Plutôt que de parler de parties fixes ou d’éléments séparés (« ma douleur », « mon enfant intérieur », « ma dépression »), on privilégie des formulations qui traduisent le processus, le mouvement et l’expérience vécue : « c’est noué », « du sensible », « une expérience de profonde tristesse ». L’objectif est d’employer un langage qui reflète le caractère dynamique de l’expérience et la co-création avec l’environnement.
Le deuxième aspect important concerne l’impact du langage sur la relation thérapeute-patient. Les linguistes distinguent les dimensions verticales, liées au pouvoir ou à l’autorité, et les dimensions horizontales, basées sur la proximité entre interlocuteurs.
Dimension verticale : le gestalt-thérapeute n’adopte pas une position de sachant. Il cherche à éviter les interventions qui peuvent involontairement infantiliser le patient. Souvent, ce sont certaines questions qui posent problème, car elles peuvent placer l’intervieweur en position haute ou imposer une certaine vision du monde. Par exemple, demander « quel est votre but dans la vie ? » ou « quelle est votre couleur préférée ? » suppose que la vie a un but ou que chacun doit avoir une couleur préférée.
Dimension horizontale : le langage permet aussi au thérapeute de jouer avec la distance relationnelle. Il peut moduler son degré d’engagement selon la situation. Parfois, un langage plus neutre et mesuré est préférable pour ne pas faire envahissement : « Je vis quelque chose d’inconfortable ». Parfois, il peut choisir d’être plus incarné et engagé : « Je suis écœuré ! ». Savoir ajuster sa manière d’apparaître permet de s’adapter à la situation mais aussi d’oser expérimenter du nouveau.
Enfin, pour le gestalt-thérapeute il est intéressant de pouvoir naviguer entre les trois regards possibles sur la situation :
Le regard individuel : ce dont le patient a conscience en termes de sensations, d’émotions et de pensées.
Le regard relationnel : ce qui se passe entre le thérapeute et le patient, la dynamique de la rencontre.
Le regard de champ : voir la situation comme un tout indifférencié d’où émergent les formes de l’expérience
Par exemple, face à un silence, la formulation choisie influence le regard :
« Vous êtes silencieux », « un silence s’installe entre vous et moi », « nous vivons un moment de silence », ou, encore plus indifférenciée, « Tiens, un silence ! ». Chacune oriente l’attention de manière différente et guide la perception de la situation.
F : Tu proposes une typologie des intentions du thérapeute. Peux-tu nous en donner quelques exemples ?
Oui. En lien avec le courant pragmatique, j’ai cherché à identifier quelles peuvent être les grandes intentions qui sous-tendent les interventions du thérapeute. L’idée centrale est de se demander : qu’est-ce que je cherche à faire en disant cela ? et quelle formulation serait adaptée pour soutenir cette intention ? Il ne s’agit pas d’en faire une technique toute faite, mais de prendre conscience de ce qui se joue dans l’interaction.
Parmi les intentions, on peut distinguer plusieurs types : certaines visent à déplier l’expérience du patient, d’autres à mettre en lumière des sensations, des émotions ou des représentations mentales, et d’autres encore à offrir un regard décalé sur la situation, pour aider le patient à envisager de nouvelles perspectives. Par exemple : « J’imagine que votre peur pourrait aussi parler d’un désir… ».
Le thérapeute peut également vouloir témoigner de son humanité : reconnaître ses limites, partager une résonance ou un dévoilement personnel. En s’exposant ainsi, il invite le patient à accueillir sa propre vulnérabilité et sa spontanéité. Certaines intentions permettent aussi d’expérimenter le désaccord, en ne pacifiant pas prématurément un conflit, ce qui aide le patient à constater qu’il est possible d’être en désaccord tout en maintenant le lien, essentiel pour créer une relation intime stable.
En pratique, ces intentions s’entrelacent. Il ne s’agit pas d’en faire une recette, mais de tenter d’être conscient de ce que certains types d’interventions peuvent produire sur autrui et sur la relation.
F : Pour terminer, en quoi l’écriture de ce livre a-t-elle transformé ta pratique ?
J’aime beaucoup la métaphore du musicien qui fait ses gammes avant un concert : en travaillant la technique, la technicité, il peut se concentrer sur l’interprétation le jour de la représentation. De la même manière, travailler les formulations m’a permis de ne pas être obsédé par les mots et d’être plus disponible à ce qui se passe avec le patient.
Cette exploration des formulations m’a également apporté de la liberté. Voir l’infinie richesse du langage et des possibilités m’a libéré d’une certaine forme de perfectionnisme : il n’y a pas de formulation parfaite, chaque situation est unique, et une intervention peut toujours être ajustée à l’instant suivant. Par exemple, j’aime particulièrement les commentaires du type : « Ce que je viens de dire me semble un peu maladroit », « Ma formulation ne me paraît pas très claire, comment l’exprimeriez-vous vous-même ? » ou encore : « Attendez, je cherche une façon de le dire qui me convient mieux ».
Francis Vanoye et Ghislain Rubio de Teran
Ghislain Rubio de Teran, La parole du thérapeute – Comment ajuster ses interventions verbales en relation d’aide, Interéditions, 2025
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