Éros, quand tu nous prends… !
Trois formes d’amour
Les dimensions de l’amour définies par la mythologie grecque peuvent être associées au parcours évolutif de l’individu de sa naissance à l’âge adulte. Elles se retrouvent plus ou moins dans diverses relations et en particulier la relation thérapeutique.
Agapè : le don d’amour désintéressé et universel peut être associé à celui du donneur de soin envers le très jeune enfant. C’est celui qui va construire l’attachement sécure. C’est le fond de notre relation thérapeutique.
Philia : l’aller vers l'autre amical et tendre peut être associé à celui mis en œuvre avec les enfants et les proches et va moduler l’attachement. C’est le mouvement de notre relation thérapeutique et strictement dans l’espace-temps du cabinet.
Éros : l’aller vers l'autre avec l'attente d'une satisfaction personnelle. Originellement, il est associé à la dimension sexuelle. C’est le danger dans la relation thérapeutique dont la déontologie doit nous préserver à condition d’y être rigoureusement lié(e).
La dissolution de la frontière avec Éros.
Il arrive que cet autre qui vient nous voir interpelle plus ou moins cette limite. Ce peut être une demande directe de traitement d’un trouble sexuel avec une participation corporelle du (de la) thérapeute.
Dans la mouvance des années libertaires de la décennie soixante-dix qui prônaient une grande permissivité, certaines pratiques thérapeutiques corporelles ou incluant un abord corporel ont pris en compte cette demande. L’observation des aspects néfastes de ces pratiques a conduit à l’élaboration et l’observation d’un cadre protecteur. Aujourd’hui la satisfaction directe de cette demande est exclue des thérapies orientées vers l’évolution de la personne. « Les thérapeutes qui s’engagent dans des relations sexuelles avec leurs patients doivent être radiés de la profession » déclare Irvin Yalom dans Le don de la thérapie (The Gift of Therapy). Le thérapeute s’abstient de satisfaire la demande du patient, expression d’une souffrance plus globale.
« C’est la relation qui guérit », assure Irvin Yalom. Cette relation est précieuse et doit s’ajuster à chaque instant et rester thérapeutique quoi qu’il arrive. Notre cadre déontologique nous guide et nous soutient pour cela. Parfois la résonance corporelle écarte Agapè, traverse Philia et invite Éros. La déontologie exige de contenir ce phénomène pour protéger le (la) client(e) et le (la) thérapeute d’une évolution relationnelle inappropriée qui risque d’être une répétition dans l’histoire du sujet (voire celle de l’accompagnant-e). Même une exploration de cette situation par chacun des protagonistes ne peut totalement repérer ce qui pourrait être relié aux profondeurs non conscientes des sujets pris dans ce mouvement érotique. La « sortie de route » pervertit, interrompt un processus thérapeutique à la recherche d’une satisfaction toujours reportée qui favorise une répétition.
La confusion des langues
Coincer le client dans une relation inappropriée risque d’enliser une dimension de son histoire. La relation censée traiter le client se fourvoie comme « la confusion des langues ».
Ferenczi est le premier à avoir compris l’effet traumatisant pour l’enfant de l’absence de reconnaissance de ses ressentis et affects et de l’absence de réponse de l’autre. Il pensait que l’enfant peut faire face à tout s’il y a quelqu’un pour l’entendre. La solitude traumatique, l’abandon émotionnel sont les éléments clé du trauma. Il repère le clivage entre pensée et corps, le clivage menant à la fragmentation de la psyché, au désespoir. (Journal clinique, 1932)
Il s’oppose à Freud (1) et affirme la réalité (et non le fantasme) des événements traumatiques, développe le concept de « Confusion de langues entre les adultes et l’enfant. Le langage de la tendresse et de la passion », 1933. « Un adulte et un enfant s’aiment, l’enfant a des fantasmes ludiques (...) il n’en est pas de même chez les adultes ayant des prédispositions psychopathologiques (...) ils confondent les jeux des enfants avec les désirs d’une personne ayant atteint la maturité sexuelle et se laissent entraîner à des actes sexuels sans penser aux conséquences ». Ce traumatisme maintient un état de détresse et empêche une construction saine du psychisme. Ainsi Ferenczi repère l’abus émotionnel : tendresse du parent qui dépasse les besoins de l’enfant, attente excessive et précoce de résultats, demande de performance, partage de leurs propres souffrances.
Ce type de confusion peut se manifester chez une personne privée de contact corporel dans l’enfance qui découvre le peau-à-peau tardivement à l’occasion de la sexualité.
De la même manière le rapprochement psycho-affectif thérapeutique peut ouvrir cet espace de privation.
Que produit ce désir sexuel dans l’espace thérapeutique ?
Ce peut être un frémissement que chacun vivra avec plaisir dans la sécurité du cadre.
Ce peut être une irruption qui demandera un rappel du cadre clair et ferme et une régulation tranquille mais rigoureuse. Un travail intéressant et constructif peut en émerger.
Le plus difficile c’est quand l’activation se fait de part et d’autre et que le (la) thérapeute se prend dedans.
Que faire alors ?
La déontologie est notre planche de salut. Lorsque j’ai rencontré cette situation, je me suis agrippée au cadre comme Ulysse au mât pour résister à l’impérieuse tentation favorisée par une situation personnelle décrite dans un article précédent (2). Il s’agissait d’entendre au-delà du « chant des Sirènes », au-delà du désir sexuel, la carence de tendresse. Supervision et thérapie furent des piliers. L’activation mentale me permettait de réguler le débordement corporel-émotionnel. L’oblativité favorisait le maintien de la relation thérapeutique dans une expérience profondément affective au regard de la négligence vécue par le client.
Soyons toujours vigilants à maintenir la fluidité des 3 formes d’amour sans nous laisser emporter par notre ardeur.
Martine Masson
Gestalt-thérapeute, psychologue, formatrice et superviseuse à l’École Parisienne de Gestalt. Très attentive au respect du cadre qui protège client et thérapeute.
Notes
(1) En 1896 Freud fait une communication à la Société de Psychiatrie et de Neurologie de Vienne sur sa Théorie dite de la séduction (Neurotica) où il affirme que la séduction précoce est à l’origine de toute névrose. Mais, après avoir pris conscience des abus de son père sur ses frères et sœur et de leurs conséquences néfastes, il abandonne cette théorie. Il écrit : « Je fus obligé de reconnaître que ces scènes de séduction n'avaient jamais eu lieu, qu'elles n'étaient que fantasmes imaginés par mes patientes. … La surprise de constater que, dans chacun des cas, il fallait accuser le père, et ceci sans exclure le mien, de perversion, la notion de la fréquence inattendue de l’hystérie où se retrouve chaque fois la même cause déterminante, alors qu’une telle généralisation des actes pervers commis envers des enfants semblait peu croyable ". Lettre à Fliess de septembre 1897.
(2) Martine Masson, « Quand mon client me fait vaciller », Désirer, Revue Gestalt n°36, SFG 2019.
Mots clés : frontière, cadre, répétition, confusion, abus
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