Éros, élan de vie
Réponse d’un thérapeute entre Tradition et Psychologie Contemporaine, entre Freud, Rabbi Naḥman et le Zohar.
Il faut d’abord oser dire une chose simple : Éros n’a pas disparu.
Mais dans notre époque, il est fatigué, blessé, parfois honteux de lui-même.
Nous vivons dans un monde saturé de menaces : guerre, violence politique, peur écologique, fragmentation sociale. Le climat psychique collectif est celui d’une hyper-vigilance permanente. L’âme humaine, quand elle se sent menacée, se protège. Elle se replie. Elle se rigidifie. Elle surveille.
Et ce climat atteint aussi la psychothérapie.
Les institutions multiplient les protocoles, les chartes éthiques, les précautions relationnelles — toutes nécessaires bien sûr — mais il arrive que la prudence devienne une aseptisation du vivant. La relation thérapeutique risque alors de devenir un lieu sécurisé… mais sans souffle.
Or la thérapie, si elle ne garde pas un certain frémissement vital, cesse d’être un lieu de transformation. Car Éros n’est pas d’abord la sexualité. Éros est l’élan de vie.
Éros contre Thanatos : une histoire ancienne.
Freud avait posé la question avec une lucidité remarquable : la vie humaine est traversée par deux forces fondamentales : Éros, la pulsion de vie, celle qui relie, construit, désire, crée ; et Thanatos, la pulsion de mort, celle qui détruit, dissout, sépare, répète. La psychanalyse a souvent interprété ces forces dans une perspective intra psychique. Mais les traditions spirituelles avaient déjà décrit ce conflit intérieur depuis des millénaires.
Dans la tradition hébraïque, on parle du Yetser haTov et du Yetser haRa : l’inclination vers le bien et l’inclination vers le mal, vers le chaos. Et fait remarquable : la tradition affirme que les deux ont été créés par Dieu.
Autrement dit : l'être humain n’est pas malade d’avoir des forces opposées.
Il est constitué par cette tension.
Le Talmud va même plus loin : si l’on supprimait le Yetser haRa, l'inclination au mal, plus personne ne construirait de maison, ne ferait d’enfant, ne créerait quoi que ce soit.
Ce que Freud appelait pulsion de mort, la Kabbale l’appelle l’énergie brute de la séparation. Elle peut détruire, mais elle peut aussi devenir la force de transformation.
Éros dans la Kabbale : la force d’unification.
Dans la vision kabbalistique, toute la création repose sur un mouvement fondamental : l’union des polarités.
Le Zohar décrit le monde comme une dynamique permanente d’union entre masculin et féminin, entre le ciel et la terre, entre le divin et l’humain. Cette force d’union porte un nom : 'Hessed — l’élan d’amour et de générosité. On pourrait dire que 'Hessed est la forme spirituelle d’Éros.
Éros est ce qui pousse l’être humain vers l’autre, vers la création, vers la transmission, vers la réparation du monde. Dans la langue mystique, cela s’appelle Tikkoun, Réparation.
Pourquoi Éros semble aujourd’hui en difficulté ?
Le monde contemporain exerce sur la psyché une pression particulière.
Trois phénomènes majeurs fragilisent l’élan d’Éros.
1. La peur chronique
Un climat de menace permanente active des mécanismes de survie. Or la survie réduit la capacité de désir. Quand la peur domine, l’énergie vitale cesse d’aller vers le monde et se replie vers la protection narcissique.
2. La fragmentation des liens
Les communautés traditionnelles se dissolvent, les appartenances deviennent instables. L’individu se retrouve souvent seul face à son existence. Sans sentiment d’appartenance, Éros perd son terrain d’expansion.
3. La suspicion généralisée
Dans notre culture contemporaine, toute intensité relationnelle peut être suspectée : manipulation, abus, transgression. La prudence est évidemment nécessaire. Mais lorsque la relation devient trop contrôlée, le frémissement du vivant disparaît.
Or la thérapie est un lieu paradoxal : elle doit être sécurisée, mais aussi vivante.
L’érotisation de la situation thérapeutique
Le mot peut inquiéter, mais il mérite d’être clarifié. Dans son sens profond, l’érotisation signifie l’activation de l’énergie vitale dans la relation. Quand une séance fonctionne vraiment, quelque chose circule : une intensité de présence, une curiosité vivante, un mouvement de découverte, une chaleur humaine.
Il ne s’agit pas de séduction. Il s’agit de vitalité relationnelle.
La Gestalt-thérapie l’a toujours su : la rencontre thérapeutique est un événement vivant, un champ où quelque chose s’éveille. Rabbi Naḥman de Breslev enseigne que l’âme est la vitalité de l’homme, et tout mouvement de l’homme se fait par l’âme .
Un thérapeute qui ne sent plus ce mouvement risque de devenir un fonctionnaire du soin.
La responsabilité du thérapeute
Maintenir Éros vivant dans la thérapie exige trois qualités essentielles.
1. La présence incarnée
Le thérapeute ne peut pas être seulement une technique. Il est une présence humaine réelle. Dans la Kabbale on le qualifierait de Keli, de réceptacle capable de contenir la Lumière, l'énergie vitale.
2. La confiance dans le vivant
Le patient arrive souvent dominé par Thanatos : répétition, désespoir, fermeture.
La tâche du thérapeute est de rester fidèle à Éros même quand le patient ne le peut plus.
C’est une forme de foi.
3. Le courage de la relation
La relation thérapeutique comporte toujours une part d’imprévisible. Vouloir la rendre totalement contrôlable revient à la tuer. Éros exige un minimum de risque existentiel : le risque d’être touché, ému, surpris.
Éros comme résistance au chaos
Dans une époque marquée par la violence et les fractures, maintenir Éros vivant devient presque un acte de résistance. Chaque fois qu’un être humain écoute réellement un autre, crée quelque chose, aime malgré la peur, transmet une parole vivante, il renforce la pulsion de vie dans le monde.
La tradition dit une chose magnifique : « Celui qui sauve une seule âme sauve le monde entier. »
Chaque processus thérapeutique réussi est une petite victoire d’Éros contre Thanatos.
Une perspective plus vaste
La Kabbale enseigne que l’histoire humaine traverse des périodes de contraction et d’ouverture. Lorsque la violence et la destruction se manifestent avec intensité, cela peut aussi signifier que les forces opposées arrivent à un point de tension maximale.
Avant une transformation.
Dans ce sens, la tâche du thérapeute n’est pas seulement clinique. Elle est presque spirituelle. Être thérapeute aujourd’hui, c’est garder un feu allumé dans la nuit du monde.
Un feu discret. Mais indispensable.
Car tant que ce feu brûle — dans une séance, dans une rencontre, dans un regard — Éros n’a pas disparu. Il attend simplement que quelqu’un ose encore lui faire confiance...
Yehouda Guenassia
Psychothérapeute d’orientation existentielle et humaniste depuis plus de trente ans. Articule psychologie contemporaine, Gestalt-thérapie, pensée existentielle et traditions spirituelles, notamment la Kabbale et les enseignements de Rabbi Naḥman de Breslev. Explore les liens entre psyché, quête de sens et transformation intérieure.
Mots clés : Éros, psychothérapie existentielle, Kabbale, relation thérapeutique, transformation intérieure.
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