Éros, la femme, une affaire politique !
Himéros est le dieu du désir passionné, ardent, physique et sexuel dans la mythologie grecque. Ses frères sont Éros et Pothos. Cupidon, lui, fils de Vénus et dieu de l’amour, est souvent assimilé au dieu grec Éros. Je fais le choix, dans ce texte, de parler d’Éros en tant que pulsion de vie, désir au sens large.
Être femme, être thérapeute, porter Éros
Être femme n’est pas une mince affaire ! Être une femme thérapeute accompagnant des groupes, des personnes et des couples, non plus ! Être une femme avec des passions, un Éros qui s’exprime, non plus ! Car lorsqu’une femme exprime son désir, cela devient une affaire politique.
Il y a pour moi des zones de friction entre intimité, Éros et politique. À quelle forme de désir avons-nous droit, nous, femmes ? Comment mon désir en tant que femme peut-il être moteur d’émancipation, s’il est lui-même traversé par la logique de conquête et de prédation, par la domination patriarcale dans laquelle nous pataugeons toutes et tous depuis des siècles ?
Comment, dans la situation thérapeutique, accueillons-nous l’expression du désir d’un client/patient homme ou femme selon que nous sommes femme ou homme thérapeute ? Comment nous revendiquons-nous d’un sexe ? Biologique certes ! Mais quoi d’autre ? Cette question m’intéresse, alors même que je n’ai pas la réponse.
Éros féminin et hystérisation
Comment mon désir en tant que femme peut-il devenir puissance créatrice, si je l’enferme, justement parce que je suis une femme ?
La femme est, trop souvent et à notre insu, entachée d’hystérisation, elle est encore diagnostiquée d’hystérique lorsqu’elle se met à dire, à parler, à déployer son Éros. Et j’utilise ici le mot Éros non pas uniquement au sens amoureux ou sexuel, mais comme ce qui anime la vie elle-même : le mouvement du désir, l’élan vital, ce qui donne sens à l’existence.
Dire l’inceste : un acte politique
Aujourd'hui, mon propre combat me conduit à devenir militante, alors que j’aurais voulu éviter ce terme trop radical pour moi. J’ai parlé, j’ai rendu public, à travers l'écriture un récit de vie, l’inceste que j’ai subi dans l’enfance.
De même, je transmets à propos des violences sexuelles et conjugales, sans honte et avec détermination. J’anime des débats à la suite de la projection de films sur les violences en général, sur l’emprise, sur l’inceste, des films comme Dalva, On vous croit, Un amour impossible, L’amour et les forêts, ou après des pièces de théâtre comme Vive, une pièce magnifique sur l’inceste.
J’ai bravé l’interdit de dire qui est encore plus enraciné que l’interdit de l’inceste ! C’est la culture du viol et de l’inceste qui rôdent malgré les mouvements MeeToo….
Quand une femme parle, elle dérange
Mon moteur se fait entendre à cet endroit aujourd’hui, il est donc politique. Des collègues, psychologues ou non, m’ont regardée de travers. J’ai entendu dire que mon livre était obscène. Qu’une psychologue ne devrait pas parler d’elle. Encore moins de sa sexualité. Que cela est impudique. Je l’ai entendu comme une tentative d’invisibilisation qui doit se perpétuer. Je me suis battue à cet endroit. Bien sûr, ce récit parle de ma sexualité puisqu‘il parle de la reconstruction d’une femme qui a été abîmée par l’inceste et qui, sortant de l’emprise, doit traverser un chemin terrifiant pour se sentir libre d’être qui elle est. Je le vois bien dans les accompagnements que je propose aux personnes victimes de violences. C’est l’œuvre d’une vie entière.
Déconstruire les cadres patriarcaux
Face à notre société patriarcale, je ne peux que me mobiliser et travailler à déconstruire tout un corpus sociétal et politique qui veut que la femme reste encore cataloguée d’hystérique si elle s’exprime à travers ses combats, ses désirs, son Éros. Je suis allée faire un petit détour dans la pensée freudienne avec laquelle j’ai cheminé la première partie de mes études universitaires.
Revisiter Freud
Freud a d’abord élaboré la théorie de la séduction — également appelée neurotica — centrée sur le traumatisme. Puis il a opéré un revirement vers la théorie des pulsions et du fantasme. Il me semble essentiel d’interroger les raisons historiques et personnelles de ce basculement. Freud ne pouvait pas accuser son propre père de pédocriminalité. De même, il ne pouvait pas vivre l’humiliation et le rejet par la société de psychanalyse.
Ainsi aujourd’hui encore, dans nos cabinets, et aussi dans le traitement judiciaire des incestes, nous pouvons être ligotés à cette deuxième théorie où ce serait la pulsion du patient qui serait à l’œuvre ou ses fantasmes, et non pas le traumatisme du passage à l’acte d’un proche qu’il/elle aurait vécu.
Pendant longtemps, j’ai moi-même pensé que j’avais séduit mon père et que j’étais coupable. Et je retrouve encore aujourd’hui cette culpabilité et cette honte chez de nombreuses victimes, femmes et hommes.
Accueillir autrement l’Éros féminin
Comment accueillir l’Éros féminin dans nos cabinets sans le dissoudre, le juger, le réduire à un noyau hystérique ? Comment accueillir les couples dans d’autres formes structurelles ?
Comment transmettre d’autres possibles, d’autres rapports femme/homme ? Et comment poursuivre mon combat contre les violences sexuelles sans être disqualifiée comme « hystérique » ou réduite à une caricature du féminisme ?
A suivre… !
Katouchka Van Ditzhuyzen Collomb
Psychologue clinicienne, gestalt thérapeute du couple, spécialisée dans le psychotrauma, autrice.
Mots-Clés : Éros, inceste, féminisme, hystérisation, invisibilisation
Bibliographie, filmographie et théâtre
Bahaffou Myriam, Eropolitique : Ecoféminismes, désirs, révolution, Le passager clandestin, 2025
Springora Vanessa, Le consentement, Grasset, 2020
Van Ditzhuyzen Katouchka La face cachée de l’inceste, de l’emprise à la femme libre l’Harmattan, 2022
Théâtre :
Vive, Joséphine Chaffin, 2025
Films :
On vous croit, Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys, 2025
Dalva, Emmanuelle Nicot, 2022
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