Courrier des lecteurs
Le thème de l'altérité développé dans le numéro 10 de la revue A-Dire est très intéressant pour ma compagne et moi engagés dans une expérience de coopération au Malawi avec l’association « Inter Aide » depuis août 2025 (1). En particulier, j'ai lu l’édito qui explique très justement que cette notion peut autant rappeler ce que deux êtres ont en commun que ce qui les différencie. Et le commun reste le meilleur antidote à la domination de l'un sur l'autre (l'autre pouvant être un humain ou plus généralement l'environnement).
J'ai apprécié le passage sur la morale judéo-chrétienne et sur les ambiguïtés d'une action généreuse et altruiste. C'est un point auquel il faut faire d'autant plus attention dans le contexte dans lequel je vis en ce moment : le Malawi est un pays très pauvre qui subit un système économique mondial reposant sur des logiques néocoloniales de la part des grandes entreprises et des pays riches. Dans ce contexte, les actions de solidarité peuvent, dans certains cas, intentionnellement ou non, maintenir la population dans une forme d’assistanat, la privant ainsi d’une réelle autonomie de destin. Pour autant, dans un monde tellement inégalitaire et marqué par les dominations de toutes sortes, je ne pense pas que les actions de solidarité soient systématiquement à analyser sous cet angle. En effet, dans le domaine du sensible et de l'émotion, s'il devait se donner bonne conscience, tout un chacun s'activerait à s'occuper d'abord de ses proches avant de s'occuper d'inconnus !
J'ai aussi apprécié la distinction faite entre l’identité et les racines car l’identité ne se résume pas à notre origine : "Chaque personne dispose d’une marge de choix pour fonder son identité selon ses propres talents et ressources. Ce qui conforte la pensée prêtée à Sartre « L’important n’est pas ce qu’on a fait de moi, mais ce que je fais de ce qu’on a fait de moi »". Je rajouterais qu'il y a autant d'identités que d'humains conscients, et que chaque individu a de multiples racines...
Pour en revenir à l'altérité et au commun qu'elle sous-tend : notre individualité se confronte nécessairement à l'autre (humain et non humain) et à ses différences. Si on fait attention à ne pas sombrer dans une quelconque forme de domination on doit nécessairement se placer comme un simple élément dans un tout planétaire en en respectant les équilibres. On est différents, certes, mais on partage une même planète et un même environnement dont on est partie prenante, ni plus ni moins qu'un autre.
Et selon la pensée d'Edouard Glissant, de nos différences naît la création (par "créolisation") et donc le commun. Ce romancier, poète et philosophe français, définit la notion de créolisation par la mise en contact de plusieurs cultures ou éléments de cultures distinctes, dans un endroit du monde, avec pour résultante une donnée nouvelle, totalement imprévisible par rapport à la somme ou à la simple synthèse de ces éléments. Elle définit l’identité comme une "Identité-relation", contre l'acception de l'identité selon une "racine unique" au nom de laquelle ces communautés furent asservies par d’autres, et au nom de laquelle nombre d’entre elles menèrent leurs luttes de libération. A la racine unique, qui tue alentour, Edouard Glissant propose par élargissement la racine « rhizome », qui ouvre une relation aux autres : « Dans un monde où tant de communautés se voient mortellement refuser le droit à toute identité, c’est paradoxe que de proposer l’imaginaire d’une identité-relation, d’une identité-rhizome. Je crois pourtant que voilà bien une des passions de ces communautés opprimées, de supposer ce dépassement, de le porter à même leurs souffrances ».(2)
Finalement dans notre quotidien, que nous vivions dans notre pays de naissance avec tous les codes nécessaires et toutes les chances de soutien familial ou amical, ou bien exilé dans un pays étranger, notre capacité à entrer en relation avec l’Autre dépend notamment de la conception de ce que nous sommes et voulons être. A trop se focaliser sur une racine unique, le risque est de s’isoler et s’enfermer. Au contraire, considérer nos identités comme étant multiples ouvre un monde de possibles...
Clément Schmitt
(1) Tous deux professionnels dans les domaines de l’eau et de l’environnement, nous avons déjà passé plus de cinq ans en trois périodes dans cette région d’Afrique de l’Est (Malawi et Mozambique). En lien avec nos collègues et partenaires locaux, nous travaillons sur la durabilité de l’accès à l’eau en zone rurale via des systèmes de maintenance des pompes équipant les puits et forages villageois.
(2) Edouard Glissant, La Cohée du Lamentin, Editions Gallimard, 2005, cité dans Wikipedia.
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