J’ai vu "Vie privée", un film de R. Zlotowski.
Vie privée est une comédie qui met en scène une psychiatre et psychanalyste aux prises avec la mort brutale d’une de ses patientes. Les premiers éléments des circonstances de ce drame orientent vers l’hypothèse du suicide de cette jeune femme, mais cette hypothèse est totalement inacceptable, incompréhensible pour la thérapeute. Sa représentation de sa patiente est en effet très loin de la personne profondément déprimée et à haut risque de passage à l’acte suicidaire. Pour elle, c’est une jeune femme enjouée, à l’intelligence vive, avec qui elle a noué une complicité intellectuelle et qu’elle a un vif plaisir à recevoir. L’idée même que sa patiente ait pu avoir des idées, et pire encore des projets, suicidaires et qu’elle ne lui en ait rien dit est inconcevable. La thérapeute veut se convaincre qu’il s’agit d’un meurtre et se lance alors dans une enquête personnelle au nom de laquelle elle sort de son cadre pour tenter d’approcher la famille de sa patiente. Celle-ci la reçoit très mal, l’estimant responsable, sinon du suicide, du moins de son incapacité à l’empêcher. Les péripéties de l’enquête sont plus ou moins réalistes et relèvent de la comédie mais elles ont le mérite de confronter la psychanalyste aux zones d’ombre de sa pratique : le fait d’enregistrer ses séances soutient-il son écoute ou au contraire, maintient-il une distance entre elle et ses patients ? Sa « neutralité » est-elle réelle ou seulement une manière d’éviter l’impact émotionnel des paroles de ses patients ?
Pour les thérapeutes que nous sommes, le point sans doute le plus intéressant de ce film est la tension qui naît de l’écart qui se révèle entre la représentation que la thérapeute s’est construite de cette jeune femme et le portrait qui s’en dessine à travers le processus d’enquête. Cet écart est l’écho de celui, inévitable, entre la vie réelle de la patiente et sa parole sur ce réel. Seule la qualité d’écoute du thérapeute peut tracer un pont au-dessus de cet abîme. Or la psychanalyste pratique une écoute flottante, tellement flottante qu’elle comporte peu de présence, au point qu’elle éprouve le besoin d’enregistrer ses séances. Mais comment espérer que cette parole désincarnée soit en mesure de restituer la complexité et la singularité d’une présence, d’une vie ? Cette distance entre patient et thérapeute laisse toute latitude au praticien d’orienter son écoute dans le sens de son besoin personnel sans jamais être confronté à la présence réelle, vibrante – dérangeante ? – du patient.
Dans notre quotidien de gestalt-thérapeute c’est la supervision qui se charge de faire écrouler le château de cartes de nos certitudes, de nos évidences, de nos évitements. C’est pourquoi il peut être si intéressant d’y amener les patients pour lesquels « tout va bien » !
Emmanuelle Gilloots
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