L’entraide collégiale en situation de guerre
C’est l’AG de l’EAP à Vienne. Nous nous rencontrons pour la première fois à nouveau en personnes après la pandémie. Nous sommes en mars 2022, la guerre en Ukraine vient d’éclater il y a peu. Ewa, la représentante polonaise, nous raconte ce qui se passe dans son pays : des réfugiés par milliers, des personnes en fuite, de passage, cherchant un refuge et de la solidarité, des familles déchirées, des individus isolés, des enfants seuls, perdus. Des psychothérapeutes débordés, au bord de l’effondrement. Une situation d’urgence ; elle se sent concernée. Elle a fait beaucoup, elle fait beaucoup, elle appelle à l’aide la communauté de psychopraticiens que nous sommes.
Beaucoup d’images me traversent. Ce sont les images du passé et qui font partie de moi comme un ancrage à mon histoire familiale, à l’histoire de l’Europe et du monde. J’ai grandi en Allemagne durant la guerre froide. Toute mon enfance et ma jeunesse, j’ai entendu des histoires de la guerre par ma grand-mère, ma mère. Les hommes se prononçaient peu. A l’école, dans la culture, dans les rues - partout on se souvient - du troisième Reich, de la libération par les alliés. La division de l’Allemagne, je la vis tous les jours : une partie de ma famille est à l’Est, le Berlin divisé fait partie de mon histoire familiale. En Allemagne, on commémore la défaite heureuse d’un régime totalitaire, abusif.
J’ai quitté l’Allemagne en 1985, avant la chute du mur. En France la situation n’est pas la même. Il y a de l’intégrité, une nation - notion inconnue dans un pays divisé.
Et pourtant, ici aussi on se souvient : le 8 mai, le 14 juillet, le 11 novembre, Verdun, le débarquement, Jeanne d’Arc etc. On commémore les victimes, les héros, les victoires.
La perspective n’est pas la même, et pourtant, on se souvient….
Tout cela est là d’un coup, sans que je le veuille, sans que je le prenne en conscience.
Dans la pause café du matin, je suis allée voir Ewa pour lui dire que j’ai été très touchée par son récit. Dans la pause café de l’après-midi, nous nous sommes retrouvées pour dire que nous voulions faire quelque chose. Fortes de notre élan d’implication et de conviction qu’une action doit être possible, Vibeke du Danemark et Enver du Kosovo nous ont rejointes, chacun avec des motivations personnelles évidentes de mémoires des guerres passées.
L’embarcation ainsi créée, nous réservera des surprises et des implications inconnues à ce moment-là. L’aventure ERL commence ici.
Un espace d’écoute existentielle à la lumière de la Gestalt-thérapie
« Ne pas laisser nos collègues seuls. »
C’est certainement la phrase qui résume le mieux la naissance en 2023 de l’European Room for Listening (ERL) : cette initiative transnationale réunit des praticiens de la psychothérapie d’Ukraine et d’autres pays européens. Nous nous retrouvons chaque dernier mercredi du mois, trois heures durant par visioconférence avec Luka, notre interprète anglais-ukrainien. Nous autres, les co-fondateurs (Ewa de Pologne, Vibeke du Danemark, Enver du Kosovo et moi-même en France), nous nous parlons régulièrement pour veiller sur cet espace en pleine co-création.
L’ERL est une initiative collégiale d’écoute mutuelle dépourvue d’objectif déterminé. L’urgence des récits de guerre rencontre l’écho de vécus plus lointains en Europe. Nous voulons d’abord être à l’écoute pour savoir ce qu’il est possible de faire. L’urgence est de créer une action adaptée et ajustée ou ajustable. Petit à petit, l’ERL se construit comme un lieu de résonance où se déploient co-présence et soutien existentiel autour du vécu de guerre.
1. Guerre et santé mentale
La déclaration de guerre à l’Ukraine a suscité de l’insécurité et de l’incertitude, pas seulement chez les Ukrainiens. Dans les pays voisins comme la Pologne, les réfugiés psychothérapeutes poursuivent leur travail depuis l’exil ; d’autres restent sur place, pratiquant en zone de guerre.
Un rapport de l’OMS montre l’ampleur de l’impact : publié dans The Lancet (Charlson et al., 2019), l’article dénonce que les conflits armés aggravent considérablement la prévalence des troubles psychiques, exigeant un renforcement urgent des dispositifs de santé mentale. Jamais dans l’histoire des guerres, autant de professionnels de santé mentale n’ont pu être simultanément mobilisés au sein d’une nation. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS, 2022) souligne que, dans les contextes de guerre, l’épuisement émotionnel des praticiens est un enjeu de santé publique, tant leur rôle est crucial pour la résilience collective d’un pays entier.
Nous constatons que les traumatismes de guerre ne s’arrêtent pas quand la guerre se termine. Ils sont inscrits dans la mémoire collective, dans le patrimoine de l’expérience humaine et nous façonnent individuellement à notre insu. L’ERL est révélateur de comment cette blessure existe et vibre en nous.
Au bout d’une année, a été publiée, issue entre autres de l’expérience ERL et créée par le WAPP project (World Association for Positive Psychotherapy), la déclaration de Leszno qui affirme l’urgence de soutien pour les professionnels de la santé mentale travaillant en situation de guerre et/ou de conflit armé (https://lesznodeclaration.pl/the-declaration/).
2. Un ajustement créateur pour la création d’un espace d’humanité
Le récit d’Ewa, psychiatre-psychothérapeute polonaise, rapporte le sentiment d’isolement exprimé par ses collègues ukrainiens et le besoin vital de lien avec la communauté internationale. Une initiative de solidarité peut-elle naître d’autre chose que de l’émotion ressentie d’individus face à une situation donnée ? C’est la rencontre de ces quatre membres de l’EAP qui a permis la co-création de l’ERL en tant qu’ajustement créateur face à une situation à la fois d’urgence pour des collègues ukrainiens et de volonté d’agir pour les collègues européens. Une méta-réflexion commune en continu et les contraintes techniques (coupures d’électricité en Ukraine, traduction simultanée bidirectionnelle, financement des plateformes et interprétariat) ont façonné la forme qui perdure : des rencontres mensuelles réunissant des praticiens de différentes approches. Un groupe solide d’une vingtaine de collègues se construit au fil du temps, une moitié d’Ukraine, une autre moitié d’autres pays d’Europe. Le cadre émerge en tant que dispositif collégial innovant : ni psychothérapie, ni supervision, mais un espace de rencontre capable de soutenir les praticiens au-delà des frontières, dans un cadre souple mais contenant (Yontef, 1993 ; Spagnuolo Lobb, 2013).
3. De la résonance thérapeutique à la résonance humaine
L’écoute reste le cœur des métiers de la psychothérapie. Dans l’ERL, elle n’est pas orientée vers la transformation au service du patient/client, mais vers le partage résonant au sens donné par Rosa (2019) : une ouverture existentielle à l’autre, sans anticipation ni contrôle. C’est une résonance à la frontière contact. Elle révèle le jeu relationnel interactif créateur du lien au fil du processus. Elle est fonctionnelle : elle permet le flux et reflux entre proximité et distance (Parlett, 1997), accueille la co-présence émotionnelle sans visée réparatrice immédiate et favorise l’émergence de sens à partir des expériences partagées.
Dans le processus de contact, ces échanges soulèvent les traumatismes transgénérationnels
pressentis : récits de guerres passées, mémoires collectives, blessures longtemps tues et insues. La littérature sur la transmission intergénérationnelle des traumatismes (Rosenbaum, 2019 ; Danieli, 1998) éclaire ce phénomène : le récit du présent réactive le passé, créant un champ de mémoire partagé. Trouver ce fond commun était une tâche essentielle pour nous permettre de nous sentir en lien.
4. Le travail silencieux du traumatisme collectif
Comme le note Rauschenbach (2000), les traumatismes collectifs ont une « mémoire longue ». Leur réactivation ne relève pas d’un choix ; elle survient dans le contact avec l’autre. La vingtaine de praticiennes de la psychothérapie impliquées tissent avec la présence, l’écoute et les silences. Le groupe devient un contenant collectif (Zinker, 1977), où chaque participante peut se situer entre son histoire personnelle, celle de ses aïeux et les récits des autres. Cette co-construction renvoie à la notion de champ phénoménologique de Lewin (1947) : chacun est à la fois acteur et témoin des transformations en cours. Celles-ci sont avant tout silencieuses tel que le décrit François Jullien (Jullien, 2009). Elles nous font, plus que nous ne les faisons. La mémoire collective nous saute à la figure et nous n’avons pas le choix de nous y intéresser. Alors le groupe français se relie : six participantes ressentent le besoin d’échanger en français sur ce que tout cela nous fait vivre. C’est une nouvelle source de reliance qui aboutit plus tard dans la création de l’association ERL France.
5. La difficulté à formuler les besoins
Longtemps, à la question « De quoi avez-vous besoin ? », aucune réponse claire ne vient. Une sorte de perplexité habite nos collègues ukrainiennes. La situation d’urgence empêche toute perspective d’avenir autre que la survie immédiate, un contacter interrompu.
De plus apparaît la peur de la posture de “victime”. Nos collègues en situation de guerre veulent à tout prix préserver la force de lutte. Elle est essentielle pour le présent et l’avenir de leur pays.
Un précontact d’une bonne année nous contraint et finit par laisser place à la relation grandissante et au dialogue réciproque. De l’aide nous passons à l’entraide : écouter le vécu des Européennes, partager des moments de vie quotidienne, faire place à l’intime. Cette ouverture transforme l’ERL : désormais nous marchons ensemble.
6. Du virtuel au présent corporel : la rencontre d’été 2024
L’hiver 2023 est long et difficile. L’épuisement de nos collègues face à la guerre s'infiltre dans notre espace. Qu’est-ce que tout cela apporte ? Est-ce une aide réelle ou sommes-nous seulement en train de remuer des douleurs ?
Une idée émerge de façon concomitante chez les Ukrainiennes et les Européennes : nous pourrions proposer une retraite de la guerre, un temps off. L’été 2024 marque cette nouvelle étape : trois rencontres en présentiel ont eu lieu et nous accueillons une vingtaine de praticiennes plutôt débutantes en Pologne, une trentaine de collègues avec leurs enfants au Danemark et un groupe de dix superviseurs et formatrices en France. C’est notre homologue Ukrainienne, Liuda, qui s’occupe de trouver les personnes en demande et au bord du burn-out.
Notre petit groupe français s’active ; il faut trouver les financements, le lieu, organiser tout. La rencontre a lieu à Peyresq, un petit village de montagne, perdu dans l’arrière-pays niçois. Les cercles de parole, les moments de détente et de ralentissement organique, les chants partagés fonctionnent comme des expériences réparatrices dans le champ relationnel. La lenteur retrouvée permet enfin de s’ajuster différemment, en dehors de l’état d’alerte permanent. On peut dire que le corps, mémoire vivante de l’expérience (Spagnuolo Lobb, 2013), permet ici de re-configurer des sensations de sécurité, oubliées depuis longtemps chez certaines.
Notre petit groupe français accueille à nouveau dix collègues Ukrainiennes du 23 au 30 août 2025 à Peyresq. Au programme : temps de partage, ateliers artistiques, de corps-esprit, de détente, sorties et balades.
7. Un espace de recherche in vivo
Au-delà du soutien, l’ERL est devenu un laboratoire de terrain vivant : prévention du burnout des praticiens en situation extrême ; dynamiques de résonance dans le soutien collégial transnational ; transmission transgénérationnelle des traumatismes.
Des collaborations de recherche avec la Fédération danoise de psychothérapie et une université allemande sont en cours. Ces travaux rejoignent la réflexion de Brackelaire et al. (2017) : interroger la clinique qui émerge de ces contextes autant que sa mise en œuvre en tant que partie intégrante au travail de la psychothérapie.
8. La voix du champ
La reconnaissance résonne. Nous partageons le sentiment de gratitude, donner et recevoir ne sont plus divisés. Les témoignages de nos collègues évoquent un sentiment de sécurité et d’appartenance, la liberté de parole, la reconnaissance réciproque, la possibilité de retrouver la paix intérieure au milieu du chaos.
Le bien-être du plein contact fait figure : figure de paix sur fond de guerre, soutien mutuel sur fond d’isolement, humanité sur fond d’expériences déshumanisantes.
9. Perspectives
L’expérience de l’ERL invite la communauté gestaltiste à réfléchir sur : l’ajustement créateur des dispositifs de soutien en temps de guerre : agir en répondant à des besoins qui émergent ; l’utilisation de la résonance comme vecteur de lien plutôt que comme risque de traumatisation vicariante : que se passe-t-il à la frontière contact ? ; la place du champ transgénérationnel dans le travail collégial, mais aussi collectif : la question du corps porteur de traumas du passé ; l’articulation entre présence phénoménologique et recherche scientifique : illustrer et réfléchir à partir de l’expérience immédiate.
10. Rejoindre l’ERL-France
ERL est un groupe de travail au sein de l’Association Européenne de Psychothérapie (EAP) et une association loi 1901 française avec son siège à Nice.
En France, les membres de l’ERL œuvrent pour une voix forte autour des besoins des praticiens travaillant en situation de guerre et/ou de conflit armé. Par l’actualité, l’action est vouée aux collègues en Ukraine, d’autres possibilités d’action sont à l’étude.
Nous souhaitons aussi attirer l’attention du public au besoin évident des approches humanistes dans le champ psychothérapeutique. Les crises armées réveillent en chacun de nous le souvenir tu ou insu des conflits passés. Nous avons un rôle à jouer dans la construction de la paix dans le monde. Si vous souhaitez nous rejoindre, merci de contacter european.room.listening@gmail.com
ou la présidente Christina Winkler 0660261879.
Christina Winkler
Gestalt-thérapeute depuis 2006 formé par l’IGPL, puis aux Etats-Unis, en Suisse et en Italie.
Ex-vice-présidente de la FF2P et actuellement présidente de la chambre des membres individuels de l’EAP. Co-fondatrice de l’espace ERL et présidente de l’association ERL France.
Bibliographie
Brackelaire, J.-L., et al. (2017). Clinique et conflits armés. Revue de Psychologie et Psychopathologie.
Charlson, F., et al. (2019). New WHO prevalence estimates of mental disorders in conflict settings. The Lancet.
Danieli, Y. (1998). International Handbook of Multigenerational Legacies of Trauma. Springer.
Jullien, F. (2009). Les transformations silencieuses. Grasset.
Lewin, K. (1947). Frontiers in Group Dynamics. Human Relations, 1, 5–41.
OMS (2022). Scaling up mental health and psychosocial services in war-affected regions. WHO.
Parlett, M. (1997). Reflections on Field Theory. British Gestalt Journal, 6(2).
Perls, F., Hefferline, R., & Goodman, P. (1951/1994). Gestalt Therapy: Excitement and Growth in the Human Personality. Gestalt Journal Press.
Rosa, H. (2019). Résonance. La Découverte.
Rosenbaum, B. (2019). Transgenerational Transmission of Trauma. Routledge.
Rauschenbach, B. (2000). Les traumatismes collectifs.
Spagnuolo Lobb, M. (2013). The Now-for-Next in Psychotherapy. Istituto di Gestalt.
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