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À Dire PÔLE ÉCRITURE
16 juin 2026

Le mythe d’Éros au service de la thérapie

Je souhaite apporter ici un éclairage particulier sur un acteur déterminant de la scène thérapeutique, un émissaire souvent très discret mais tenace, et parfois impétueux : Éros se révèle pour moi être un ressort essentiel de la vitalité transformatrice du champ thérapeutique.

Se représenter la relation thérapeutique comme partition érotique serait une façon de tendre cette relation sur l’axe du désir, non pas dans sa dimension de séduction sexuelle, mais comme fond, un ça dont va émerger une figure porteuse des forces vives et des flux d’attraction qui signent la présence d’Éros. Ce facteur opérant m’apparaît comme une forme particulière d’amour, qui parcourt l’expérience de « l’entre-deux », nous faisant vaciller pour nous transformer et nous construire.

Sous l’angle gestaltiste, je pourrais dire qu’Éros est du champ : dans la dyade thérapeutique, il n’appartient ni à l’un ni à l’autre. Il apparaît comme un troisième terme, une puissance qui va conduire vers la différenciation et l’organisation.

Mon parcours avec le mythe d’Éros

Parler d’Éros comme si je l’invitais est une façon de configurer le champ thérapeutique en convoquant la dimension mythique de notre histoire humaine. Je m’appuie ainsi sur la ressource du mythe, qui me dépasse et que mon imaginaire seul ne me permettrait pas de mettre en forme. Je personnifie Éros comme d’ailleurs, nos fondateurs (PHG) ont personnifié le Self pour développer ses caractéristiques.

Je parlerai de l’Éros tel que je l’ai construit grâce aux textes, de Platon à Freud et à Husserl, et au cours de ma pratique où je laisse agir sa dimension créatrice, sa puissance de surgissement au travers de mon engagement dans le contact. Dans les situations de découragement ou d’ennui devant la platitude, les répétitions, les faux-semblants, la dépression, c’est Éros le désirant, Dieu de la beauté et de l’amour, qui me pousse à aller chercher en chaque personne sa singularité, découvrir ce qu’il a d’aimable et comment il peut devenir beau. C’est encore Éros qui me soutient, nourrit ma vitalité et me donne de me réjouir de la présence de mes patients. Vous êtes-vous déjà demandé comment vous vous mettiez à aimer les vôtres ?

En élaborant cette réflexion autour d’Éros, je peux repérer au cours de ma vie, la façon dont je me le suis représenté et dont cela a évolué. A peine sortie de la lecture des contes de fées, dès 6 ou 7 ans, j’ai reçu « l’enseignement » de ma sœur ainée qui étudiait le grec et avait découvert chez Platon la vision d’Éros donnée par Aristophane : il est celui qui nous pousse à retrouver notre moitié, face à cette unité perdue depuis que les dieux en colère ont coupé en deux les entités. Nous n’étions pas loin du PrInce Charmant, la recherche de l’âme sœur animée par un désir de fusion pour ne plus faire qu’un à nouveau. Puis à l’adolescence je me suis tournée vers une représentation d’Éros construite à la Renaissance en détournant ce que dit Pausanias (1) dans le Banquet de Platon : l’amour platonique. Me déconnecter de mes sensations et de mon corps était le meilleur rempart trouvé contre cette trouble et violente irruption de la pulsion sexuelle : exit les sens et le désir. Mais je gardais les affects, l’amour et l’ouverture à l’autre. Puis jeune adulte est venu le temps où je pouvais supporter l’excitation sexuelle sans chercher à la sublimer. Temps de réconciliation de ma part animale et ma part éthérée, avec la découverte d’une douce sensualité, l’érotisme de la caresse, du montré/caché, la curiosité bondissante de l’approche amoureuse, les sensations qui se déploient. Éros alors montrait son vrai visage, celui de l’amour et du désir assumés, l’incarnation de la dimension esthétique de la sexualité.

Enfin, au cours de ma pratique de gestalt-thérapeute, j’ai été amenée à m’interroger sur la sorte d’amour qui se crée dans la relation entre soi et nos patients. Ma réflexion s’est nourrie de la notion de dimension esthétique, telle qu’elle est présente dans l’ouvrage fondateur de la Gestalt-thérapie. J’ai animé des stages sur la sexualité et sur la beauté et certains auteurs, comme Francesetti, portaient cette question : « accompagner la souffrance pour la transformer en beauté » (2), comme dans la tragédie grecque. Le gestalt thérapeute adopte ce point de vue : l’expression authentique de la peine dans sa beauté poignante ou ineffable. Et c’est ici qu’Éros réapparait, porté par le discours de Diotime rapporté par Socrate, toujours dans le Banquet : Éros nous pousse l’un vers l’autre en pointant vers cette connaissance qui constitue le terme, la science du beau lui-même, dans le but de connaître finalement la beauté en soi.

Dans une figure complémentaire du mythe grec, Éros prend deux formes : l’Éros primordial qui rend possible l’individuation, qui sépare Ouranos de Gaïa en les faisant sortir de l’indifférenciation. Ici Éros est force de création, cet engendrement ne pouvant avoir lieu si nous sommes confondus. Cet éros susciterait, comme chez Socrate, la fonction maïeutique du thérapeute : faire accoucher dans un face à face ce que chacun porte en soi, une part d’incréé qui prendrait forme dans l’échange. Socrate est l'accoucheur des esprits. Lui-même n'engendre rien, puisqu'il ne sait rien, il aide seulement les autres à s'engendrer eux-mêmes au travers de la relation désirante qu’il crée par son aspiration vers le Beau. De plus, Éros est fils de Poros (l’Abondance), et de Pénia (la Pauvreté), libre, sans domicile, en route vers la sagesse, la beauté, ardent et hardi, persévérant dans son action. D’après Platon, Éros, nous pousserait l’un vers l’autre mais sa fonction ultime serait de nous emporter vers le divin et la Vraie Beauté. Il agirait ainsi comme intermédiaire.

Éros, plaisir et jouissance

Pour Platon, si l’homme cherche seulement le plaisir, il réduit Éros, qui est élan vers le beau, le bien et la vérité. Le plaisir ne serait alors qu’un phénomène secondaire accompagnant ce mouvement fondamental. Le danger est de confondre plaisir et accomplissement, attraction sensible et quête d’une vérité plus profonde. Éros, d’après Platon, nait du manque, et non du plaisir, il est tension vers ce qui n’est pas atteint, et non satisfaction actuelle. Ceci a alimenté la réflexion des psychanalystes, en particulier Lacan, et les distinctions faites entre le désir, le plaisir et la jouissance.

Cependant, le plaisir que nous prenons dans notre pratique thérapeutique peut être considéré comme élément à part entière (et non un effet secondaire) accompagnant le processus de gestaltung, la portance de l’excitation qui nous emmène plus loin, qui soutient le caractère esthétique du contact décrit dans PHG et développé par certains de nos contemporains.

Il est admis que l’apprentissage est meilleur dans le plaisir. En thérapie pourtant, la tendance serait de trouver le passage par la souffrance. J’ai longtemps cru, que, comme dans cette formule attribuée à Kierkegaard, « Ce n'est pas le chemin qui est difficile, c'est le difficile qui est le chemin ». J’ai maintenant des objections par rapport à cette déclaration qui va dans le sens de la croyance d’une souffrance nécessaire. Pourquoi cette croyance ? On pourrait avancer la raison suivante : la décharge émotionnelle soulage les tensions - effet cathartique et retour à l’homéostasie, dirait Freud. D’où la tendance à repasser par l’intensité douloureuse pour trouver l’apaisement, un peu comme lorsqu’une personne se scarifie. Une autre raison de rechercher l’activation de la souffrance est l’idée de trouver la cause, donc de l’éliminer, mais on sait bien que ce n’est pas l’explication qui est thérapeutique. Face à la tendance si répandue chez nos patients à se focaliser sur ce qui ne va pas, dans l’espoir de trouver le remède comme chez le médecin, nous pouvons prendre le plaisir esthétique du contact comme boussole, ainsi que nous l’indique Éros, offrant ainsi une alternative prometteuse à l’orientation vers la souffrance. Il s’agit ici du plaisir de l’excitation supportée par la sécurité, le plaisir de l’exploration soutenue par la curiosité, le plaisir de la surprise face à l’inattendu. Ce qui nous ramène à l’Éros, comme le souligne Marc Alain Ouaknine (3) : « dans l’aventure érotique, ce qui peut arriver est inconnu, voilé, couvert, et surprend absolument. » Toutes ces dimensions s’appliquent au thérapeute comme au patient.

Dans l’exemple de la supervision, je vois une manifestation joyeuse et salutaire d’Éros : quand le thérapeute retrouve son allant, son intérêt et sa curiosité pour le patient, qu’il sent s’activer une énergie de la conquête, non du patient mais de la situation, pour la découvrir autrement, où il a l’intuition qu’il va y avoir à nouveau du possible. J’appellerais cela érotiser le champ.

Les dérives d’Éros

L’excitation portée par Éros dans la relation thérapeutique peut dégénérer en recherche de jouissance de la part du thérapeute, et peut verser du côté de l’hubris.

Je ne m’attarderai pas sur les cas de passages à l’acte à caractère sexuel, parfois déguisés en pratiques visant le bien du patient, en termes d’affection, de re-narcissisation ou pour développer son awareness corporelle et sa sensorialité.

Le danger avec Éros, c’est son impétuosité désirante. Chez Platon, les rapports entre la jouissance et hubris sont complexes parce qu’Éros occupe une position intermédiaire : il peut conduire soit à l’élévation philosophique, soit à la démesure destructrice. Il est une puissance de mise en mouvement, mais dont l’orientation n’est jamais garantie. Avec son « aller vers », toujours renouvelé, le risque serait de dépasser les limites qui séparent l’amour de la possession, et passer du plaisir à la jouissance. La proximité entre jouissance et transgression mène à des situations qui n’ont pas leur place dans l’éthique de la psychothérapie. L’énergie érotique peut en effet être mise au service du thérapeute ; il bascule alors vers une relation de pouvoir, où il ne laisse plus sa place à l’inconnu, à l’altérité, ou à la co-naissance. Dans ce cas la jouissance du thérapeute tourne à une forme d’emprise, momentanément ou durablement. Dans La République de Platon, le tyran est précisément celui chez qui les désirs érotiques deviennent souverains. Éros cesse alors d’être médiateur vers le beau et devient principe de domination et d’avidité.

Éros et Thanatos

Du point de vue de la Gestalt-thérapie, Éros m’apparaît comme garant du next : il maintient une tension désirante à la frontière contact, persiste en direction de la possibilité suivante, prêt à amorcer l’instant d’après, à ouvrir au devenir.

Éros par opposition à Thanatos a été souvent réduit à pulsion de vie versus pulsion de mort. Cependant la pulsion de mort dont il semble porteur ne concerne pas la mort elle-même, mais plutôt la destruction, la négation de la vie. Mais peut-être aussi la nécessité du mourir, mourir à soi, ouvrir un vide fertile pour laisser émerger les forces exploratrices et créatrices.

Au niveau de la théorie gestaltiste, Éros aurait besoin de Thanatos pour détruire, ou plutôt déstructurer les gestalts figées, traumatiques ou névrotiques. Il s’agit de détruire les chaines qui immobilisent Éros. Plus largement, face aux crises qui déstabilisent notre environnement, on peut imaginer Thanatos à l’œuvre comme dans une nécessité de détruire un monde pour faire place à l’avènement d’un nouveau monde : les récits d’effondrement associés à la crise climatique sont l’expression de ce fantasme.

Quelques exemples montrent comment Éros se rend présent dans ma prise de notes après une séance :

Éros ne peut s’engager. Il piétine. La route prévue s’est effondrée, le pont qui le menait vers l’autre a cédé. Il est comme la chèvre de monsieur Seguin qui aurait renoncé au pâturage. Il se sent comme la rivière qui ne pourrait plus couler. La dépression est vécue comme une stase. Parfois sortir de la dépression ne nécessite qu’un mouvement infime, un mystérieux mouvement du corps qui s’oriente vers l’environnement.

Ou alors : Éros se planque. Il boude. Il se retire, trop triste de ne pas être accueilli. Lui, le triomphant, dont la force s’abreuve à la source du plaisir, il se sent mis au rebut. Un non-sens qui l’enveloppe d’une cape terne et froide. Son ardeur s’exténue.

Quand Éros sommeille, la crainte de la mort fait surface. Étouffer cette crainte, c’est se désensibiliser. Thanatos est alors à l’œuvre, avec sa force de désintégration ou de néantisation : à quoi bon ? Ni quoi, ni bon, ni objet, ni plaisir. Chute dans l’insignifiance, tentation de la régression, tentative obstinée à vouloir « retrouver » l’inertie primitive d’avant toute pulsion et toute sensation de manque : « je ne m’aime plus, je ne veux plus, je ne peux plus aimer. Que du rien ».

Thanatos peut aussi amortir en douceur la fin de la vie. Éros se fait alors tout petit, avec peu d’énergie, peu de désir pour ne pas donner trop de regret : c’est trop cruel de mourir quand Éros est déployé et dans sa promesse de toujours plus, plus loin, plus haut.

Conclusion

Comment Éros va-t-il tirer son épingle du jeu dans la complexité de notre monde contemporain, et face à ce qui semble relever de Thanatos, bien qu’étant présenté comme du progrès ? Quelle est notre part de choix ? Ce qui caractérise une situation complexe, nous dit Edgar Morin (4), c’est l’imprévisibilité de l’avenir. Cependant, il s’appuie sur Éros pour indiquer une direction : « L’irruption de l’imprévu dans l’histoire n’a guère pénétré les consciences. Or, l’arrivée d’un imprévisible était prévisible, mais pas sa nature. D’où ma maxime constante “Attends-toi à l’inattendu.” […] Sachons enfin que le pire n’est pas sûr, que l’improbable peut advenir, et que, dans le titanesque et inextinguible combat entre les ennemis inséparables que sont Éros et Thanatos, il est sain et tonique de prendre le parti d’Éros. »

Prendre le parti d’Éros et non d’un objet, c’est désirer Éros pour lui-même. Autrement dit c’est une façon de faire l’expérience du monde, ou de s’orienter dans la situation pour y cueillir ce qui peut réchauffer et illuminer le champ de sa tension désirante.

Sylvie Schoch de Neuforn
Psychologue clinicienne, gestalt-thérapeute, superviseur et didacticienne. Exerce à Paris

Notes
(1) Il introduit la distinction entre un éros vulgaire, qui « aime le corps plutôt que l’âme » et un éros céleste.
(2) Giani Francesetti, Pain and beauty: from the psychopathology to the aesthetics of contact, British Gestalt Journal 2012 Vol. 21, No. 2, 4–18
(3) Ouaknine Marc-Alain, Méditations érotiques, essai sur Emanuel Levinas, Petite bibliothèque Payot, 1992, p27
(4) Edgar Morin : « Cette crise nous pousse à nous interroger sur notre mode de vie, sur nos vrais besoins masqués dans les aliénations du quotidien » Article paru dans le Monde du 19 avril 2020

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