Le plus profond c’est la peau-contact
« Le plus profond, c’est la peau », nous enseigne Paul Valéry. La profondeur ne se trouve pas dans des abstractions lointaines, mais dans le contact immédiat avec la vie. Quelle est notre capacité à “faire peau” avec le présent ? Comment devenons-nous surface sensible à l’ici et maintenant ? Qu’est-ce qui jaillit de nous pour rencontrer la surface de l’autre et instaurer ce lien mutuel ? Quelle est la fonction de cette peau partagée qui s’épanouit dans les rencontres ?
Le plus profond est toujours ce que nous pouvons dans chaque situation. Spinoza nous avertissait déjà, au XVIIe siècle, que nous ne connaissons notre puissance qu’en acte. C’est par la surface de la peau — par les actions, les effets, les désirs qui se déploient dans les circonstances — que se révèlent les profondeurs possibles de chaque rencontre.
Vivre, c’est expérimenter notre existence, tissée dans les puissances mobiles de la surface, là où se forment les contacts entre nous et le monde. La peau, en tant que métaphore, n’est pas seulement limite, mais ouverture : lieu où la pensée se convertit en expérience et où la rencontre devient création.
La profondeur, loin d’être une plongée dans l’intérieur, est l’éclosion de la surface dans sa puissance relationnelle. C’est dans l’entrelacement des surfaces, dans le toucher qui délimite et en même temps crée, que se manifeste le mouvement de la vie. Ainsi le plus profond n’est pas ce qui se cache mais ce qui se révèle à la surface vivante des rencontres.
Caresses du Contacter
Nous trouvons dans l’œuvre d’Henri Maldiney une inspiration nécessaire à laquelle nous ne pouvons nous soustraire. Maldiney présente le contact comme l’expérience directe du toucher. Il s’inspire de la définition proposée par Szondi : le terme contact dérivé du verbe latin contingere, exprimant presque tous les phénomènes et caractéristiques du contact.
Contacter sera, d’un côté, toucher, frôler, tâter, atteindre, saisir, rejoindre… De l’autre, le contacter sera lié à tant d’autres expériences dynamiques associées à la rencontre des corps. Le tango africain nous inspire par sa logique sensible et dynamique des chemins du contact, à travers les regards, sans parole, exprimant l’âme de la rencontre, touchant les profondeurs de chacun et de tous.
C’est une expérience qui mobilise ce qui fait partie des profondeurs et qui s’exprime dans la construction changeante de la peau-surface-contact. Le profond se fait peau-surface, lieu où les relations se tissent au bord des contacts naissants.
Erwin Strauss [2000, p. 437] entreprend une analyse de la caresse pour délimiter la frontière où le contact, à la fois, rassemble et éloigne, implique et circonscrit. La caresse, selon Strauss, est l’expérience d’un avenir à venir, dans lequel l’être repose sur l’émergence de ce qu’il y a en lui de plus profondément intouchable.
À l’instant soudain d’être touché par un autre corps, peut naître la peau-surface — cette trame sensible dans laquelle chacun peut (ou non) effleurer, se réunir, caresser — peau qui déborde dans la rencontre palpitante, dans l’ici-maintenant de l’événement.
La peau, en tant que surface, n’est pas seulement le lieu du contact, mais aussi celui de la tension entre forces. Comme marcher sur le sable de la plage. Expérience de pressions, résistances, frictions. Il y a toujours un contact qui nous traverse et nous retire de nous-mêmes — gravité intempestive de l’existence et des rencontres — et une force actuelle qui nous soutient. La friction, à son tour, est la lisière des rencontres, la limite qui nous contient et, en même temps, nous permet le mouvement.
Ainsi, le plus profond n’est pas la plongée vers l’intérieur, mais l’équilibre dynamique entre les forces qui se rencontrent sur la peau. C’est dans cet espace de tension et de contact que se dessine le mouvement de la vie, et c’est là que la pensée devient corps, que le corps devient relation, que la relation devient création.
Phénoménologie des surfaces-contacts
L’expérience de chaque personne s’inscrit dans le rapport direct à sa manière d’entrer en contact et au champ d’expérience conscient et sentient qui s’inaugure à chaque rencontre. Nous trouvons des résonances de cette perspective dans la réflexion de Fritz Perls, Paul Goodman et Ralph Hefferline [2001, p. 39], lorsqu’ils affirment à ce propos : « La conscience se caractérise par le contact, par la sensation, par l’excitation et par la formation de la Gestalt. Son fonctionnement adéquat relève du domaine de la psychologie normale ; toute perturbation s’inscrit sous le signe de la psychopathologie. Le contact en lui-même est possible sans conscience, mais, pour qu’il devienne conscient, le contact est indispensable. »
Si la conscience se définit par le contact et si elle est, phénoménologiquement, « conscience de quelque chose », alors le contact est, par excellence, « contact avec » : toucher quelque chose, tangere mutuel. Dans l’horizon qui nous intéresse, nous dirons que la phénoménologie du contacter — ou cette philosophie des modes de contact — fait scintiller les sens premiers, tissés par une conscience sensible et sentiente d’un monde qui nous enveloppe et nous touche sans relâche, et à partir duquel nous pouvons engendrer d’autres sens de nous-mêmes et des autres.
Peut-être faut-il que les explications ultrarationnelles et excessivement interprétatives se retirent, afin que le contact-surface-peau advienne selon le rythme des caresses singulières et fasse naître de nouvelles sensibilités entre les corps.
Les champs d’expériences du contact sont faits d’espaces-temporalités à travers lesquels nous avons la chance de plonger dans l’inconnu d’une sensation nouvelle. Ou, comme le déclare Maurice Merleau-Ponty [op. cit., p. 288] : « Toute sensation comporte un germe de rêve ou de dépersonnalisation, comme nous l’éprouvons dans cette sorte de stupeur où elle nous place lorsque nous vivons véritablement sur son plan. »
Si toute sensation comporte un germe de rêve ou de dépersonnalisation, nous dirons que les surfaces du contact qui naissent des corps qui se touchent se décorporalisent dans le passage d’un état à un autre — rythmées par des mouvements capables de produire, mutuellement, de nouvelles sensibilités et singularités, se tissant en corps-commun. Lorsque les corps frôlent la surface-peau-contact, ils se trament comme corps mutuels. Le toucher entre les corps décorpore l’état antérieur par une communion de sensations.
Toute sensation appartient à un champ. En tant qu’elle fait partie d’un champ, elle transite par un espace de relations. C’est par cet espace que l’expérience sensible est accueillie et, en même temps, modulée dans une communion polyphonique d’expressions pré-personnelles, pré-individuelles, des corps qui s’affectent. Comme l’affirme Maurice Merleau-Ponty [op. cit., p. 290] :
« Dire que j’ai un champ visuel, c’est dire que, par position, j’ai accès et ouverture à un système d’êtres, les êtres visuels, qui sont à la disposition de mon regard en vertu d’une sorte de contrat primordial et par un don de la nature, sans aucun effort de ma part ; c’est dire, par conséquent, que la vision est pré-personnelle ; et c’est dire en même temps qu’elle est toujours limitée, qu’il existe toujours autour de ma vision actuelle un horizon de choses non vues ou même non visibles. La vision est une pensée soumise à un certain champ, et c’est cela que nous appelons un sens. »
Maurice Merleau-Ponty nous incite à comprendre nos manières de contacter comme des modes de penser à partir des façons dont nous percevons sensoriellement les champs d’expérience auxquels nous nous relions. Voir, c’est déjà penser. Écouter une musique, c’est déjà penser. Percevoir, c’est penser — penser par perceptions.
Les sensations et les affects qui naissent de cet acte de « penser sensiblement » produisent, inspirés de Baruch Spinoza [2007], des « idées sensibles » ou des « idées affectives ». Spinoza déclare qu’un affect indique l’état du corps, singulièrement et en acte, dans sa relation directe avec l’environnement. Cette indication est déjà l’idée de l’état du corps dans une situation donnée.
D’un champ d’expérience à un autre, à l’intérieur d’une même situation — comme, par exemple, lorsqu’on écoute une musique — de nouvelles sensibilités en devenir s’inscrivent, pulsées par les rythmes et les cadences entre le corps sonore et le corps qu’il excite. Dans une même musique, de nouvelles peaux-contacts produisent des transitions des états du corps. Ces transitions et variations s’expriment dans les augmentations et les diminutions des gradients affectifs — joyeux ou tristes — qui modulent la puissance d’exister.
Les histoires s’écrivent alors comme des phénomènes de bord : phénomènes qui se brodent aux lisières, là où le dedans et le dehors cessent d’être des opposés pour devenir des seuils en vibration.
La phénoménologie du contact — cette phénoménologie des surfaces — demeure attentive à l’expérience qui se tisse dans l’épaisseur spatio-temporelle. Maurice Merleau-Ponty annonce que « toute sensation est spatiale » [op. cit., p. 298]. L’expérience de coexistence entre corps sensibles authentifie le contact-contrat primordial qui constitue un milieu, c’est-à-dire un espace vécu. Et il ajoute : « Nous disons a priori qu’aucune sensation n’est ponctuelle, que toute sensorialité suppose un certain champ, donc des coexistences (…) » [op. cit., p. 298].
Nous dirons, à partir de ces énonciations, que toute perception peut être conçue comme un événement. Nous sommes, sensoriellement, toujours la perception de quelque chose. Toute perception est coexistence de notre corps avec d’autres corps ; elle est entrelacement, coprésence, coémergence. Ainsi, la vision est un événement — non pas l’acte isolé d’un sujet sur un objet, mais l’événement même d’un champ qui s’ouvre et nous traverse.
Par exemple, dans une peinture, nous recevons l’empreinte de la manière dont les choses se donnent à voir par les yeux de l’artiste. Nous ne voyons pas le monde seulement au moyen des yeux comme organes « réceptifs ». Ils sont actifs : ils incarnent le monde à partir de ce qu’ils en saisissent.
Le regard est événement. Il est le phénomène de coexistence qui exprime la relation yeux-monde — relation qui se fait corps, qui devient expérience vivante d’un champ de coexistences. Le regard possède une puissance active-créatrice qui fait voir le monde, qui l’instaure comme visible.
La peinture, en tant qu’expérience de l’espace traduite en lignes, couleurs et tracés, présente le comment les choses se tissent : comment les choses nous parviennent, comment elles émergent à la surface du sensible. C’est pourquoi le regard est un événement (Dousson, 2018) : il se constitue comme expérience de coexistence avec ce qu’il touche intentionnellement, avec ce vers quoi il se dirige et avec quoi il s’accouple — avec ce dont il a une science sentiente et par quoi il se laisse affecter.
L’assimilation de la nouveauté apparaît dans le présent à la mesure exacte de son passage vers le futur [PHG, p. 57]. Fritz Perls, Paul Goodman et Ralph Hefferline nous invitent à comprendre le contact comme expérience esthétique et artistique des solutions à venir, engendrées dans les champs problématiques vécus dans la relation organisme/environnement, personne/personne, individu/situation.
Le résultat du processus d’assimilation de la nouveauté ne consiste pas en un simple réarrangement de situations inachevées de l’organisme, comme s’il s’agissait de recomposer des formes préalablement données. Il s’agit plutôt du processus même de composition entre l’organisme et les matériaux sensibles qui, venus de l’environnement, pourront — ou non — devenir partie de lui.
Ainsi, la nouveauté n’est pas quelque chose qui s’ajoute du dehors, tel un ornement posé sur une structure fixe. Elle est l’événement même de la composition : l’instant où organisme et monde se coengendrent, où ce qui était extérieur devient chair de l’expérience, et où ce qui était intérieur se reconfigure dans le passage.
C’est pourquoi nous disons que le contact a une âme d’artiste : parce qu’il se compose d’éléments divers, hétérogènes, dispersés, et qu’en les réunissant il leur donne une forme nouvelle. Il ne répète pas, il ne reproduit pas ; il recrée. Il opère toujours de manière singulière et inédite, comme si chaque rencontre était la première fois où le monde apprend à prendre forme.
Le contact est l’artiste qui compose les devenirs de la coexistence. Il produit — dirons-nous, inspirés de Maurice Merleau-Ponty [op. cit., p. 557] — un champ de présence entre organisme et environnement, un entre qui ne sépare pas, mais engendre.
Il se manifeste sur les surfaces où la vie s’écrit et s’inscrit, toujours de manière singulière et inédite. C’est au bord de la rencontre que le monde gagne en épaisseur, que le sensible devient événement et que l’expérience trouve sa forme provisoire. Le contact, ainsi, n’est pas seulement liaison : il est création continue de présence.
Affects finaux
La peau-surface-contact est le lieu où le monde commence à advenir comme expérience. Elle n’est pas seulement limite, mais seuil : bord vibrant entre le dedans et le dehors.
Sur la peau, l’organisme et l’environnement répètent leurs compositions provisoires, en plein devenir. Chaque toucher inaugure un champ de présence, où le sensible se fait événement. La surface n’est pas plane ; elle est épaisseur où germent des devenirs. C’est là que les idées sensibles s’écrivent comme des traces invisibles de coexistence. La peau ne sépare pas les corps : elle les entrelace en rythmes d’affectation mutuelle. Dans le contact, la surface devient œuvre — artiste et artisane de la forme naissante. Toute nouveauté commence comme vibration sur cette bordure qui s’expose et se recueille.
Peau-surface-contact : grammaire vivante où la vie s’inscrit comme création continue.
Paulo de Tarso Peixoto
Titulaire d’un Master et d’un Doctorat en Psychologie à l’Universidade Federal Fluminense, ainsi que d’un post-doctorat en Psychologie et d’un autre post-doctorat en Philosophie réalisés à l’Universidade Federal do Rio de Janeiro et à l’Université Paris-Est Créteil (Paris XII).
Bibliographie :
DOUSSON, Lambert. Mon oeil! Merleau-Ponty, L’oeil et l’esprit. Emission Les Chemins de la Philosophie, France Culture, 29/01/2018.
MALDINEY, Henry: Esthétique et contact, in: Le contact. Bruxelles,De Boeck-Wesmael, 1990,
p. 195-220.
MERLEAU-PONTY, Maurice. Fenomenologia da Percepção. SãoPaulo,Martins Fontes, 1999.
PERLS, F., HEFFERLINE, R. & GOODMAN, P. Gestalt-Thérapie. Nouveauté, Excitation et Développement, L’exprimerie 2001.
SPINOZA, Baruch. Ética. Edição bilíngüe: latim-português. Belo Horizonte : Autêntica Editora, 2007.
STRAUSS, Erwin. Du sens des sens. Éditions Jérôme Millon, 2000.
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