Quand le désir prend forme
Introduction : du malaise au processus
Je travaille avec Thomas (prénom modifié) depuis cinq ans, à raison de deux séances mensuelles. Il s'agit du patient que je suis depuis le plus longtemps dans ma pratique. Au fil des années, notre travail a traversé différentes étapes, des moments de stagnation, des remaniements subtils et parfois des mouvements plus visibles.
L'envie d'écrire autour de cette séquence est née à l'issue d'une séance qui m'a laissée avec un sentiment rare de justesse et d'accomplissement. J'ai eu le sentiment d'avoir assisté à quelque chose qui prenait forme sous mes yeux : une expérience où le désir du patient devenait soudain plus visible, plus incarné, plus partageable.
Lorsque l'appel à écriture pour le numéro 11 de la revue À Dire est arrivé jusqu'à moi, il a fait écho à cette expérience encore très présente. Il a donné l'impulsion qui a transformé une envie diffuse en acte d'écriture et m'a conduite à revenir sur cette séquence avec Thomas.
Artiste avant d'être thérapeute, puis gestalt-thérapeute, je suis particulièrement attentive à ces moments où quelque chose d'encore diffus trouve progressivement une forme perceptible. Peut-être est-ce aussi ce qui a nourri mon désir d'écrire cet article : la possibilité de suivre le chemin par lequel une expérience d'abord confuse devient visible, partageable et porteuse de transformation.
La séquence présentée s'inscrit dans un processus engagé depuis plusieurs années. Depuis environ un an, Thomas évoque par touches successives ses interrogations autour de son manque de désir sexuel pour son épouse. Ces confidences restent prudentes, comme s'il s'approchait progressivement d'une expérience encore difficile à nommer. Puis, quelques mois avant la séance relatée ici, une figure commence à prendre davantage de place dans son discours : celle de l’enseignante qui anime le cours de yoga, où Il se rend chaque semaine avec son épouse.
Je remarque que lorsqu'il parle de sa professeure, son ton de voix s'abaisse, son rythme ralentit et sa parole se fait plus douce. Je me laisse toucher par cette transformation subtile, comme si quelque chose d'important était en train d'émerger dans l'espace de la séance.
Au fil des mois, je vois cette présence féminine revenir régulièrement. Ce qui avait d'abord retenu mon attention dans sa manière de parler de cette professeure de yoga se précise peu à peu sous la forme d'un malaise qu'il commence lui-même à reconnaître.
Le travail présenté ici prend sa source dans cette expérience : un tiraillement interne, une agitation inhabituelle, liés à l'attirance qu'il éprouve pour son enseignante. Le trouble suscité n'est pas abordé comme un problème à résoudre ni comme un risque à contenir, mais comme un signal, indiquant l’émergence d’une polarité longtemps restée en arrière-plan.
Dans une posture gestaltiste, il ne s’agit pas tant de comprendre pourquoi cette attirance apparaît que d’observer comment elle s’inscrit dans l’expérience du patient, ce qu’elle mobilise dans son corps, son rapport à lui-même, au couple, à la vie.
Cadre et posture
Ma double formation d’art-thérapeute et de gestalt-thérapeute soutient profondément ce type de travail. L’art-thérapie, telle que je la pratique, permet une mise en forme expérientielle de vécus encore peu symbolisés, sans chercher à produire du sens prématurément. La Gestalt-thérapie, quant à elle, offre un cadre rigoureux pour accueillir l’émergence, soutenir l’attention à l’ici-et-maintenant et observer les ajustements créateurs.
Dans cette articulation, le dispositif créatif n’est pas un outil projectif au service d’une interprétation, mais un support du processus. Il ouvre un espace où le corps, le geste et la spatialisation précédent la pensée et le discours.
Vignette clinique : loyauté, gémellité et polarités
Thomas est un homme de 58 ans, marié depuis 25 ans, père de trois filles. Il se définit comme fidèle, engagé, sécurisant. Longtemps timide, il a peu investi ses aspects séduisants et expressifs, bien qu’il soit bel homme. Depuis quelques années, il se sent plus présent à lui-même, plus assuré, plus affirmé.
Il est jumeau d’une sœur, qu’il décrit comme brusque, peu féminine, proche dans son attitude d’une mère vécue comme froide, dure et parfois brutale. Lui se décrit comme sensible, musicien, contemplatif, rêveur. Cette différence a trouvé peu de reconnaissance dans son histoire familiale, renforçant une organisation du self marquée par la loyauté et la retenue.
Le dispositif : faire apparaître ce qui est déjà là
Au cours d'une séance, alors que Thomas tente de mettre des mots sur le tiraillement qu'il ressent, je perçois combien son expérience reste difficile à saisir. Il oscille entre son attachement profond à sa famille et quelque chose de plus personnel qui cherche à émerger sans encore trouver sa forme.
Je lui propose alors de passer par le dessin afin de soutenir l'exploration de ce vécu. Il accueille la proposition sans hésitation. Il se lève avec fluidité et se dirige d'un pas assuré vers les feuilles disposées au sol, ainsi que vers les feutres et les craies de couleur, placés à proximité. Je suis frappée par la spontanéité de son mouvement. J'y perçois un élan qui contraste avec les dernières séances, marquées par les commentaires, les réflexions et les hésitations. Quelque chose semble déjà en mouvement avant même que le dessin ne commence.
Pendant plusieurs minutes, Thomas dessine en silence. Je reste attentive à son rythme, à ses choix, à la manière dont il occupe l'espace. Lorsque les dessins sont terminés, nous prenons un temps pour les regarder ensemble.
Sur la feuille de droite apparaissent la famille, la maison, un arbre solidement enraciné. Sur l’autre feuille, une flamme ondulante, aux formes galbées, qui s'étend largement sur la totalité de l’espace feuille. Je ressens comme une libre expression, une expansion. Je demande à Thomas :
Qu'est-ce qui attire votre regard en premier lorsque vous observez ce dessin ?
Sans hésiter, il pointe du doigt la petite flamme.
Celle-là... cette toute petite flamme, là, au creux, au cœur.
Je suis touchée par sa réponse. Parmi tous les éléments représentant la famille, la maison, les racines et la stabilité, c'est ce détail minuscule qui retient son attention. Attirée moi aussi par cette petite flamme nichée au cœur du tronc, je l'invite à poursuivre l'exploration.
Si cette flamme était présente dans votre vie aujourd'hui, où pourrions-nous la voir ?
Thomas prend un temps de réflexion. Peu à peu émergent plusieurs images, plusieurs situations récentes. Je repense alors à une scène survenue quelques séances auparavant. Ce jour-là, j'avais remarqué pour la première fois plusieurs bracelets en cordelettes colorées à son poignet.
C'est la première fois que je vous vois porter ces bracelets-là, lui avais-je fait remarquer.
Il avait souri avant de répondre :
Oui... j'avais envie de couleurs. Une petite marque sur moi.
En regardant aujourd'hui cette flamme discrète logée dans l'arbre, cette séquence me revient. J'y vois peut-être l'une des premières manifestations visibles de cette polarité émergente : une envie de couleur, de singularité, d'expression personnelle, qui cherche sa place.
Le moment clé : quand le corps devient tiers
Les deux feuilles sont ensuite disposées dans l'espace, chacune représentant une polarité. Thomas se déplace physiquement entre elles.
À un moment précis, il vient se placer lui-même entre les deux dessins. Je remarque alors un ralentissement. Son regard passe de l'une à l'autre des feuilles. Le silence s'installe. J'ai le sentiment d'assister à quelque chose d'important. Son mouvement est progressif, sa respiration reste calme, ses appuis sont stables.
Puis, dans un mouvement lent et engagé, il fait glisser la feuille représentant la flamme au-dessus de celle représentant la famille, qui demeure partiellement visible. Nous restons quelques instants, côte à côte, à contempler cette nouvelle composition, laissant résonner ce qui vient de prendre forme devant nous.
La séance touche à sa fin. Je lui dis simplement : « Nous pourrons reprendre cela la prochaine fois. » Il acquiesce à nouveau. Je quitte cette séance avec le sentiment que quelque chose d'essentiel vient d'apparaître, sans être encore totalement déplié. Cette image présente entre nous constitue un appui.
Attention au processus : recouvrir sans effacer
Dans une lecture gestaltiste, l’intérêt ne porte pas sur la signification symbolique du recouvrement, mais sur le processus à l’œuvre. Le patient ne supprime pas la polarité familiale, ne la nie pas et ne la quitte pas. Il la recouvre partiellement, tout en laissant visible ce qui demeure fondamental.
Ce geste corporel manifeste une tentative d’ajustement créateur : prendre place sans trahir, s’affirmer sans rompre, faire exister le “je“ sans disqualifier le “nous”. La frontière-contact apparaît ici comme mobile, vivante, en cours d’élaboration.
Quand une flamme devient visible
L'attirance pour la professeure de yoga, à l'origine du malaise exprimé par Thomas, apparaît progressivement comme bien davantage qu'un simple intérêt pour une personne. Au fil des séances, elle se révèle être l'un des chemins par lesquels une part de lui-même cherche à se manifester.
Cette expérience mobilise des dimensions longtemps restées en arrière-plan : le rapport au corps, à la sensualité, au mouvement, à la couleur, à la légèreté et à une forme de présence plus spontanée à lui-même.
Le travail créatif permet alors de donner une forme perceptible à ce qui était jusqu'alors vécu comme un tiraillement diffus. La petite flamme dessinée, puis déplacée dans l'espace, rend visible quelque chose qui cherche à exister. L'enjeu n'est plus de comprendre ou de maîtriser l'attirance, mais de reconnaître ce qu'elle révèle de l'expérience du patient.
Le désir n'apparaît pas ici comme une force à contenir ou à satisfaire. Il se manifeste comme un mouvement de vie, une orientation vers davantage de présence, d'expression et de contact avec soi-même. En trouvant une forme partageable dans la relation thérapeutique, cette énergie cesse progressivement d'être seulement source de tension pour devenir une ressource dans le processus de transformation.
Posture du thérapeute : soutenir sans orienter
Dans ce type de moment, l’attitude du thérapeute est centrale :
ralentir, observer, nommer les faits sans interpréter, accueillir le silence. Cette posture permet au patient de s’approprier son mouvement, plutôt que de s’adapter à une lecture extérieure.
Une forme pour ce qui cherche à émerger
Le malaise apporté par Thomas ne prenait pas la forme d'un passage à l'acte ou d'un conflit ouvert. Il se manifestait plutôt comme une agitation discrète, un tiraillement intérieur difficile à nommer. Quelque chose cherchait à exister sans encore trouver sa place.
Le travail par le dessin et la mise en espace a permis de rendre cette expérience visible. La petite flamme apparue sur la feuille a progressivement acquis une présence dans la séance. Elle a offert une représentation concrète de cet élan que Thomas reconnaissait sans pouvoir encore pleinement le définir.
Le geste consistant à se placer entre les deux polarités puis à faire glisser la flamme au-dessus de l'arbre me paraît particulièrement significatif. Il ne traduit ni une rupture avec son histoire ni un renoncement à ses engagements. Il donne plutôt à voir la recherche d'une place nouvelle pour une dimension de lui-même longtemps restée discrète. Ce qui était d'abord vécu comme un tiraillement devient alors une expérience partageable, observable et susceptible d'être intégrée à son existence.
Le féminin comme fil du processus
En fin de séance, Thomas attire lui-même l'attention sur un élément récurrent : la fleur, symbole de la féminité pour lui était déjà apparue, il y a deux ans, dans une de ses productions.
J'ai toujours été intéressé par le féminin.
Ses paroles résonnent avec ce qui vient d'émerger dans la séance. La fleur, comme la silhouette féminine apparue dans la flamme ou encore la figure de la professeure de yoga, semble porter pour lui des qualités de douceur, de grâce, de rondeur, de légèreté et de mouvement.
Je suis frappée par la manière dont ce souvenir ancien vient s'inviter dans notre échange. Comme si ce qui se dessine aujourd'hui était déjà présent, de façon plus discrète, dans son univers imaginaire. L'attirance qui l'occupe actuellement apparaît alors moins comme un événement isolé que comme une nouvelle expression d'un thème plus ancien, qui cherche progressivement sa place et sa forme dans son existence.
Changements observables
Dans les mois qui suivent, des transformations concrètes deviennent perceptibles. Thomas a minci, porte des vêtements plus décontractés et arbore désormais plusieurs liens colorés à son poignet.
Ces changements peuvent paraître modestes. Pourtant, ils témoignent de quelque chose qui cherche progressivement à prendre forme. L'élan entrevu dans le dessin ne reste pas cantonné à l'espace thérapeutique. Il s'incarne dans des choix, des gestes, une manière nouvelle d'habiter son corps et de se rendre visible au monde.
L'attirance pour la professeure de yoga apparaît alors moins comme le centre du processus que comme l'un de ses révélateurs. Ce qui émerge peu à peu est un désir plus vaste : celui d'une présence à soi vivante, colorée, libre d'expression.
Conclusion
En écrivant cet article, je me suis aperçue que ce qui m'avait le plus marquée dans cette séquence n'était pas tant l'attirance de Thomas pour sa professeure de yoga que ce qu'elle était venue révéler.
Le désir dont il est question ici ne se réduit pas à une dimension sexuelle ou génitale. Il apparaît plutôt comme une force de différenciation, une énergie orientée vers davantage de présence à soi. Au fil du travail, cette énergie s'est manifestée sous des formes discrètes mais répétées : une voix qui se fait plus douce, une attention portée aux couleurs, des bracelets au poignet, une manière nouvelle d'habiter son corps, puis cette petite flamme dessinée au cœur de l'arbre.
Ce qui me touche dans cette vignette clinique est que cette flamme n'apparaît pas contre les liens, contre la famille ou contre les loyautés fondatrices. Elle prend forme à l'intérieur même de ce qui a longtemps soutenu Thomas. Le geste consistant à recouvrir partiellement l'arbre sans l'effacer témoigne de cette recherche d'un ajustement créateur : faire une place au “je“ sans renoncer au “nous“.
À mes yeux, cette séance illustre comment le désir peut devenir un organisateur de l'expérience lorsqu'il est accueilli comme une information du champ plutôt que comme un problème à résoudre. Lorsqu'il trouve un espace pour être reconnu, représenté et expérimenté, il cesse d'être uniquement source de tiraillement. Il devient alors une forme émergente du vivant, participant au mouvement continu de création et de transformation du self.
Esther Galam
Mots clés : Désir, élan, loyauté, polarités, forme, art-thérapie.
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