Sexe par temps de guerre
La vie sexuelle est ancienne, étroitement imbriquée au fait d’être vivant. Mes activités de sexothérapeute m’amènent depuis longtemps à cette expérience de vie et à la parole à propos de cette expérience de vie. Voilà quelques bribes de réflexions provenant d’Ukraine.
Langue et identité
Début Février 2022, je suis à Kiev pour la quatrième et avant-dernière session d’une formation à la sexothérapie gestaltiste. Lors d’un déjeuner, l’organisateur et ma traductrice m’emmènent dans un restaurant du coin. Là j’assiste à une discussion acharnée qu’ils ont la gentillesse de me traduire au moins en partie : il est question de la langue russe et de la langue ukrainienne. Pour mémoire, la Russie avait déjà envahi la Crimée huit ans auparavant.
L’organisateur : « Mes deux grand-mères étaient professeurs de russe, j’ai été élevé dans la langue russe et je l’aime. Mais maintenant, c’est le moment de changer. Je ne veux plus parler la langue de nos ennemis. Je me suis mis à parler ukrainien et, au bout de quelques mois, ça y est. Je ne parle plus qu’ukrainien »
Ma traductrice : « Pour moi, pas question. La langue russe est une langue splendide avec des écrivains magnifiques. Et les rares écrivains ukrainiens ont écrit en russe. Jamais je ne mettrais mes enfants dans une école où on enseigne ce ‘’patois bancal’’ qu’on appelle ukrainien. »
Qu’ai-je à dire à propos de cette discussion, sinon que je comprends mieux certaines querelles par exemple pourquoi des Algériens rejettent le français de leurs universités ? Et d’ailleurs, où l’identité se situe-t-elle en chacun pour chacun ? Et comment cohabiter ? Soirée mémorable où le risque de guerre ne fait partie que très rapidement des sujets de discussion...
Parler de sexe, c’est vital
Fin novembre, après neuf mois de guerre, nous n’avons fait que quatre sessions de formation sur les cinq prévues. Quand je préférais attendre la fin de la guerre pour la terminer, il a semblé préférable aux organisateurs et aux vingt-cinq thérapeutes ukrainiens de l’effectuer par Zoom. Durant trois jours, Brigitte, ma collègue, et moi-même animons le groupe sur le thème « Cybersexe et addictions sexuelles ».
Certaines personnes se trouvent au centre de Gestalt qui organise, tandis que d’autres sont chez eux. Tout à coup, une femme s’exclame : « Oh ! Un missile est tombé sur l’immeuble en face de chez moi. L’immeuble est en feu ! »
Et une autre : « Ici aussi, c’est l’alerte maximale. Il faut que je descende à la cave pour mettre ma fille et moi en sécurité. Mais on a tout prévu : il y a internet dans la cave. On va pouvoir continuer ».
Je m’exclame : « mais comment avez-vous encore le cœur de parler de sexe alors que vous êtes sous les bombes ? » Et j’entends : « Parler de sexe, c’est notre salut ! Si on arrête, alors la guerre a gagné !». Trois ans après, j’en suis encore pantois. Le sexe comme un drapeau !
Le sexe anime très profondément les humains. Et cela nous ramène aux origines de la gestalt-thérapie, quand les fondateurs travaillaient avec une grande liberté la conscience corporelle.
Voir la mort et vivre plus
Une femme biélorusse émigrée à Varsovie nous a demandé d’assurer une formation de vingt jours à la sexothérapie gestaltiste. La traduction du français se ferait vers le russe pour correspondre aux besoins de nombreux thérapeutes biélorusses, moldaves ou ukrainiens. En avril 2025 a lieu la première session et plus de la moitié des participants sont des femmes ukrainiennes thérapeutes.
Quand nous arrivons lors du troisième jour de la session, l’organisatrice nous prévient : « Kristina (le prénom a été changé) était chez moi. Elle a beaucoup pleuré parce qu’elle est originaire de la ville bombardée cette nuit par des missiles russes et où plus de vingt enfants ont péri. Toute sa famille est là-bas et elle connaissait une bonne part des victimes ». Quand Kristina arrive, elle nous dit être venue pour ne pas couper le contact tout en se sentant absolument incapable de travailler. Nous ne pouvons pas faire comme si rien ne se passait !
Après quelques minutes de concertation entre nous et avec notre organisatrice, nous décidons de laisser de côté notre programme pour un moment et nous proposons aux participants une libre discussion par groupes de quatre sur le thème : « Quel impact dans le travail thérapeutique lorsque la mort fait irruption ? »
Les groupes se passionnent, chacun a un vécu. Nous avons ensuite débriefé durant une demi-heure. Je leur ai cité la réponse, splendide à mes yeux, que j’avais entendu dans le groupe par zoom et que j’ai relaté ci-dessus : « Parler encore et toujours de sexe, c’est notre salut ! ». Je me suis laissé aller à dix minutes de philo sur le thème Le Sexe et la Mort (André Comte-Sponville. Le sexe ni la mort, trois essais sur la mort et la sexualité. Albin Michel. 2012). Il y affirme que le sexe et la mort ne peuvent se regarder en face…
Le groupe était recentré. Un quart d’heure de pause et nous reprenions notre enseignement de sexothérapie gestaltiste. Mais l’avions-nous vraiment quitté ?
Ouvrir la parole sur le sexe
Cette même année, on me demande de participer sous la forme d’une conférence à un congrès organisé par des Russes sur le thème de la thérapie de couple. Puis un autre organisme de formation en ligne russe, me demande d’assurer une formation par vidéoconférences de douze ateliers de deux heures. L’ensemble sera traduit en russe pour un public majoritairement de Russes émigrés mais aussi de Russes travaillant en Russie. J’accepte et nous avons toujours eu entre 100 et 150 participants.
À la session suivante de la formation à la sexothérapie gestaltiste, à Varsovie, mon organisatrice me dit qu’une des participantes, une thérapeute ukrainienne, tient à parler avec moi. Nous allons déjeuner avec un petit groupe. Là, elle m’annonce que, selon elle, il n’était pas possible de travailler avec les Russes comme je le fais par zoom avec cet organisme et de continuer de travailler avec les thérapeutes ukrainiens. Je devais choisir mon camp entre l’agresseur et l’agressé. Et sinon, elle se sentira obligée de quitter le groupe en expliquant clairement ses raisons à tout le groupe et que beaucoup partiront aussi.
Aïe !
Je lui réponds que je comprends parfaitement ce point de vue. Mais j’ai un engagement d’encore quelques semaines avec les Russes et avec ce groupe de thérapeutes ukrainiennes. De mon côté, je tiens à mener au bout ces engagements. Elle pense que le groupe va exploser si je « ne choisis pas mon camp ».
Et ce thème de « choisir mon camp », je l’avoue, me perturbe. Dans d’autres circonstances, j’aime être quelqu’un qui ose « choisir son camp ». Mais là, mon vrai camp, c’est transmettre, c’est ouvrir la parole sur le sexe ! Et je vais continuer avec les Russes. Je le dis. Nous travaillons encore avec bienveillance les deux jours suivants. Et finalement, cette thérapeute ukrainienne ne va pas quitter le groupe.
Continuer à ouvrir cette parole
Un an après, lors de la deuxième promotion, toutes les participantes sont des femmes ukrainiennes. Pourquoi seulement des femmes ? Il est certes fréquent que, dans les formations de thérapeute, il y ait plus de femmes que d’hommes. Mais ici, c’est une autre raison : en Ukraine, les hommes n’ont pas le droit de sortir du pays alors que les femmes ont ce droit.
A midi, je déjeune avec notre organisatrice et quelques femmes ukrainiennes, dont certaines sont psychiatres ou superviseures. Elles me parlent des hommes thérapeutes et quelquefois de leur mari. Elles me parlent aussi des stress post-traumatiques qu’elles ont à accompagner, soit consécutifs aux viols de l’armée russe, soit suite aux situations de danger permanent. Et quelquefois de leurs hommes, qui arrivent à avoir au front une activité masturbatoire normale mais qui n’ont plus d’érection lorsqu’ils retrouvent leurs femmes.
Je ne connaissais pas bien mais je trouve bien vite les concepts de « blessure morale » qui ont été étudiés avec les vétérans américains de la guerre du Vietnam. Tout cela me motive au plus haut point.
Nous montons un programme, plus léger que les vingt jours du standard de l’E.A.G.T. mais destiné à être entièrement enseigné par vidéoconférences par tranches de deux heures et un autre animateur de l’E.S.O.G. (École de sexothérapie à orientation gestaltiste) se joint à moi pour l’assurer. Ce programme sera à destination des hommes ukrainiens mais aussi des femmes ukrainiennes qui, bien qu’en ayant le droit, ne peuvent pas sortir du pays car elles ont des enfants en bas âge ou d’autres contraintes.
Nous précisons alors à notre organisatrice que cette formation sera un acte militant autant que professionnel et que nous acceptons d’être payés moins ou de ne pas être payés. Elle nous remercie mais préfère garder cette formation dans un cadre strictement professionnel et nous payer normalement. Elle ne le dit pas mais j’entends un peu « ne nous faites pas la charité ... ». Cette formation, qui a débuté en avril 2026 rassemble vingt-quatre participants, tous thérapeutes gestaltistes, certains en Ukraine et d’autres en exil. Je crois que continuer à ouvrir cette parole contribue à notre humanité commune.
La reproduction sexuée existe depuis 1,7 milliard d’années...
Il n’était bien sûr pas question de sexe, à cette époque reculée. Mais les Homo Sapiens (depuis 300 000 ans) ont ensuite acquis la station debout et un pharynx pour partager ce qu’ils ressentent. Qui nierait que le sexe y a une grande part ?
Jean François Gervet
Sexothérapeute, Formateur, Superviseur. Cofondateur et Directeur Général de l’École de Sexothérapie à Orientation Gestaltiste (E.S.O.G.). Président de la Société Française de Sexologie Clinique (S.F.S.C.)
Mots-clés : sexe - parole – mort – identité - ressenti
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