Vitalité
Vitalité
Je me suis souvent demandé comment faire pour (re)trouver de la vitalité lorsque l’on évolue dans un environnement malveillant ou en déséquilibre. Pour avoir vécu dans des contextes très différents cette difficulté, je me suis employée à devenir contorsionniste, équilibriste et créative afin de ne pas perdre mon élan vital, mon envie d’aimer (la vie) et mon sourire. À se demander si je suis devenue experte en la question au point de vouloir en faire profiter d’autres ou si c’est l’empathie pour les humains qui cherchent la paix de l’âme qui l’a emporté pour que je finisse par devenir praticienne de la psychothérapie. Quoi qu’il en soit, j’aime profondément mon travail avec les personnes que je rencontre dans l’espace de l’entre que propose la Gestalt-thérapie.
Dans ce texte, j’aimerais vous partager ma réflexion autour de la notion de vitalité. Car en mon sens, avant Eros, avant d’aimer, il y a ce qui nous permet d’aimer : quelque chose ou encore mieux un Autre qui nous donne envie. Quelque chose qui nous met en-vie et qui provoque l’élan. Eros nous titille, appelle au contact et nous pousse dans la rencontre, nous engage et nous emporte. L’élan vital et l’énergie - dont le cycle du contacter est porteur et grâce à son intentionnalité de se diriger en direction de quelque chose ou de quelqu’un - opèrent dans le champ des possibles - ce qui se déploie dans la rencontre thérapeutique (Francesetti, Roubal, 2020). D’une certaine façon, cela revient à dire que l’énergie précède le contact et que le contact l’actualise dans la rencontre. Notre perspective de champ gestaltiste nous offre la possibilité de penser l’advenue de la vitalité.
Aux origines
Perls, Hefferline et Goodman écrivent que l'excitation (excitement) semble être un bon terme pour désigner ce qui couvre à la fois l'excitation physiologique et les émotions indifférenciées. Elle inclut la notion freudienne de cathexis, l'élan vital de Bergson, et les manifestations psychologiques du métabolisme. L’élan qui naît de cette excitation et du mouvement issu d’une intentionnalité organique correspond à ce que j’appelle énergie. Elle n’a pas d’existence propre, isolée, mais s'active, se transforme, se déploie ou se bloque à la frontière-contact (Sarasso et al, 2022).
Perls et Goodman précisent que la conscience est caractérisée par le contact, la sensation, l'excitation et la formation de Gestalten. La vitalité est là où est l'énergie, et cette énergie ne peut s'activer et s'actualiser que dans le processus du contact(er). Elle n'est ni un capital intérieur, ni une propriété abstraite d’un champ — elle est le mouvement de l’organisme, le frémissement à la frontière-contact dans l’émergence d’un self co-construit.
Dans la clinique nous rencontrons un paradoxe : l’énergie est là de manière incroyablement diverse et pourtant elle ne trouve pas à s'actualiser. Elle reste en attente, comprimée, déviée, anesthésiée. La psychopathologie, telle que nous la regardons, n'est pas un déficit d'énergie mais une interruption de ses mouvements vers le contact. C’est dans le lien que la vitalité peut trouver une forme nouvelle, se compléter et s’assimiler dans une unité de champ. L'actualisation se fait par un champ suffisamment vivant.
C'est dans cette perspective que je vous invite à découvrir la dépression de Macy et comment je regarde notre rencontre à la lumière de la vitalité liée au sentiment d'unité du self, du rôle que joue la résonance et du self qui émerge et nous offre l’espace naturel de son déploiement.
Où est l’énergie ?
La dépression est peut-être l’exemple qui illustre le mieux l'hypothèse centrale de cet article : pas de vitalité sans contact. Selon Francesetti la dépression n'est pas seulement une souffrance individuelle, c’est une manifestation de champ appauvri (Francesetti et al, 2013). Les expériences dépressives émergent de contextes qui soutiennent ces expériences. Ce déplacement de perspective — du symptôme individuel au champ — a des conséquences thérapeutiques directes. Le thérapeute n'est pas face à un patient qui manque d'énergie ; il se trouve projeté dans un champ qui a perdu sa capacité de mouvement. Et sa présence, sa façon d'être là, d’entrer en résonance, de ne pas se désensibiliser lui-même face à l'absence, devient le levier du changement.
C'est la manière dont le thérapeute et le client sont corporellement présents qui est transformateur dans le processus de la Gestalt-thérapie. C'est lorsque le thérapeute ne cherche pas à changer le client que les proto-sentiments dissociés peuvent s'incarner et émerger dans la rencontre thérapeutique (Sarasso et al, 2022). Mobiliser la vitalité dans les états dépressifs n'est donc pas un acte technique — c'est un engagement relationnel total (Francesetti, 2015). C'est accepter d'être affecté, de laisser le champ dépressif traverser notre propre organisme tout en maintenant notre présence à nous-mêmes, pour offrir un contraste vivant qui ne se résigne pas à l’absence.
Macy, la dépression et moi
C’est ce long parcours qui m’a le mieux aidé à comprendre les fluctuations du champ de la rencontre thérapeutique :
Macy est venue me voir il y a bien longtemps avec des pensées suicidaires importantes et un désespoir profond. Pendant de longues années, elle a tenté de maintenir notre relation à un niveau d’énergie très basse, très faible. Elle me mettait sur un piédestal, disait avoir le sentiment d’être amoureuse de moi. Elle me rendait inaccessible et se rendait intouchable par la même occasion. Nous avons éclairé son histoire personnelle et familiale dans cette posture ce qui lui a permis de trouver un semblant d’existence propre, de se reconnaître en tant que personne à part entière avec une histoire qui lui appartient et qu’elle pouvait désormais regarder. Dès que possible, nous prenions soin de parler de cet état amoureux qu’elle ressentait à mon égard et de comment ce fossé entre nous lui permettait de créer une distance alors encore essentielle pour elle. Petit à petit, peut-être aussi liée à des changements de lieux de nos rencontres (j’ai changé plusieurs fois de local professionnel et même de ville), cette distance entre nous a commencé à bouger sans créer de rupture. Puis, de plus en plus, nous avons pu parler de notre relation, de notre vécu commun et aussi distinct. Macy a commencé à me voir également comme une personne à part entière ; à me donner une autre place que celle fusionnelle de l’état amoureux ou celle dissociée de l’icône projetée. Une autre forme d’énergie se faisait sentir pour moi dans les rencontres : une sorte de flux de distances variables qui se produit en plein contact. Les séances étaient moins fatigantes et ennuyeuses pour moi et Macy disait s’intéresser à davantage de sujets dans sa vie et pouvoir plus facilement parler avec des personnes autour d’elle. Aujourd’hui, nous pouvons reconnaître ensemble les difficultés qu’elle peut avoir à parler de ce qui lui importe et elle dit se nourrir de nos rencontres pour se sentir plus à l’aise à poser des limites ou des demandes dans sa vie.
Le temps du contacter semble long avec Macy. On peut regarder la dépression comme une Gestalt fixée (Roubal, 2007) qui ne permet pas le mouvement « aller vers ». La co-construction relationnelle se situe dans le tissage (Delacroix, 2007) de cet aller-vers et des mouvements de la capacité du contacter.
Le sentiment d'unité
La vision non-individualiste, non-dualiste de la Gestalt-thérapie ouvre à la notion d’unité (Winkler, 2023) et je la retrouve en séance avant tout dans un sentiment qui fait me sentir entière, pleinement présente et calme. C’est le contact final avec son accomplissement de cycle et l’apaisement ou le calme qui en résulte (PHG, 1951). Cette étape n’est pas une fin, mais un momentané du contacter où organisme/environnement sont unifiés.
Le sentiment d’unité se fait sentir avec Macy lorsque nous nous regardons dans le vis-à-vis de notre rencontre, lorsqu’elle peut me parler de ce qu’elle ressent, lorsqu’elle me permet de me faire exister et lui partager mes ressentis par rapport à ce qu’elle apporte. Bref, lorsque nous sommes en contact dans l’ici-et-maintenant.
Le sentiment d’unité c’est se tenir ensemble dans l’expérience thérapeutique à deux. La dissociation qu’amènent les interruptions du contacter ou les Gestalten fixées, sont autant de zones désertées par la vitalité, par l’énergie qui pourrait amorcer un mouvement de complétude ou d’assimilation dans le contact. Si l’unité est un concept fort, un des buts de la thérapie est l’unification du champ organisme/environnement. Le sentiment d’unité relève bien d’un ressenti perceptible, bien concret. Dans une perspective de champ, nous définissons l’atmosphère ressentie de l’unité de manières diverses. Mais je pense nous nous accordons à dire qu’il devient concret, réel par le sentiment qu’il génère. Ce sentiment peut se partager, peut se dire, peut se sentir et il peut donner lieu à une expérience de continuité, un “tenir ensemble” et par là même à une vitalité retrouvée.
Résonance
Dans la pratique de la Gestalt-thérapie, la résonance peut se regarder comme la métaphore de la caisse de résonance. Elle est ce qui permet de faire vibrer l’entre, de nourrir le mouvement du champ organisme/environnement. Résonner, c’est rentrer dans le monde du patient/client (Masquelier-Savatier, 2008) et lui donner à voir, à sentir, à percevoir ce qui se passe dans la situation thérapeutique. En tant que thérapeute, elle me permet de me laisser affecter tout en restant à ma place (Winkler, 2012) : Macy me mettait sur un piédestal ce qui lui permettait probablement de se tenir en face de moi. Une première unification a eu lieu lorsque j’ai pu lui dire ce que cela me faisait vivre et que je n’aimais pas cette place. Un autre mode relationnel se profilait alors et avec cela d’autres représentations de la relation pour Macy. Au fil du temps, nous sommes devenues des partenaires pour sa transformation, pour revitaliser ses zones désertées, pour déconstruire et construire.
Ainsi, restaurer la vitalité ne consiste pas à “redonner de l’énergie” à un individu, mais à réanimer une capacité de résonance dans le champ. Au début de notre travail, elle était pauvre, comme étouffée. Rien à quoi résonner ? Je me sentais souvent engourdie, ennuyée avec une impression de lourdeur et d’inertie. Mais ce n’était pas une absence d’énergie, mais une énergie sans circulation, stagnante et figée. Le mouvement thérapeutique s’est produit par une transformation progressive de notre capacité à résonner ensemble. Peu à peu, quelque chose dans l’expérience des rencontres en séance s’est mis à vibrer différemment. Une respiration commune, un rythme plus souple, une alternance entre proximité et distance. La vitalité s’est manifestée dans cette qualité de résonance retrouvée : ni fusionnelle, ni coupée, mais vivante et vibrante.
Et le self ?
La capacité du thérapeute à nourrir ce champ relationnel par la résonance à différents niveau (ça, personnalité, ego) est le fertilisant de l’espace relationnel thérapeutique. Le self n’appartient pas à l’un ou à l’autre et ce ne sont pas deux selfs dans un face à face. Le self émerge comme résultant de la rencontre. Il naît, se forme, puis se transforme dans la rencontre même. Il devient une matrice dynamique, un tissage qui rend possible la circulation de l’énergie. Avec Macy, pendant longtemps, notre rencontre était organisée autour d’une distance figée : idéalisation et inaccessibilité. Cette configuration limitait les possibilités de contact, et donc d’actualisation de la vitalité dans l’ici-et-maintenant. Petit à petit, par ma capacité à nourrir et laisser vibrer l’entre, quelque chose de la vitalité a pu se déployer. Non pas parce que Macy aurait retrouvé une énergie perdue, mais parce que le champ est devenu suffisamment mobile, différencié et résonant. C’est l’ajustement créateur dans lequel l’expérience s’actualise. Ainsi, le champ – espace de contact – apparaît non pas comme un simple contexte, mais comme la condition même du vivant. C’est dans le tissu relationnel, co-créé et en transformation, que la vitalité peut — ou non — advenir. La vitalité n'est pas une ressource que l'on possède. Elle est une qualité de l'être-en-relation — une propriété émergente du contact entre un organisme et son environnement. Et le champ est la substance même de la vitalité.
Cette compréhension a des implications profondes. Notre présence — corporelle, affective, esthétique — n'est pas un instrument parmi d'autres. Elle est la condition du champ dans lequel peut se rétablir la vitalité de notre client (Winkler, 2023). La Gestalt-thérapie se focalise sur le désir de contact qui anime le malaise relationnel, et sur le processus qui en révèle la « musique ». Le thérapeute reste dans l’ici-et-maintenant, mais soutient aussi le now-for-next — l'énergie du contact qui, dans toute souffrance, demande à se développer spontanément (Spagnuolo-Lobb, 2013) et peut se déployer à nouveau.
Il reste beaucoup à explorer et à définir : dans le concret des séances et dans la concordance des concepts avec ce réel de la rencontre (le contact, la résonance, l’énergie, la vitalité). Je vous ai partagé une ébauche grâce à la rencontre avec Macy.
Christina Winkler
Gestalt-thérapeute, formée à l’IGPL et en traumathérapie, praticienne de médecine traditionnelle chinoise et médecine énergétique. Accompagnement en individuel, supervision multiréférentielle individuelle et en petits groupes.
Mots clés : vitalité, dépression, résonance, sentiment d’unité, énergie
Bibliographie
Delacroix, J. M. (2007). Co-construction du processus relationnel. Cahiers de Gestalt-thérapie, n°21.
Francesetti, G., Gecele, M., & Roubal, J. (2013). Gestalt Therapy in Clinical Practice: From Psychopathology to the Aesthetics of Contact. FrancoAngeli, Milan.
Francesetti, G. (2015). From Individual Symptoms to Psychopathological Fields: Towards a Field Perspective on Clinical Human Suffering. British Gestalt Journal n°24.
Francesetti, G., & Roubal, J. (2020). Field theory in contemporary gestalt therapy, part 1: Modulating the therapist's presence in clinical practice. Gestalt Review n°24.
Roubal, J. (2007). Depression-A Gestalt theoretical perspective. British Gestalt Journal, n°16.
Sarasso P, Francesetti G, Roubal J, Gecele M, Ronga I, Neppi-Modona M and Sacco K (2022) Beauty and Uncertainty as Transformative Factors: A Free Energy Principle Account of Aesthetic Diagnosis and Intervention in Gestalt Psychotherapy, Front. Hum. Neurosci. 16:906188. doi: 10.3389/fnhum.2022.906188
Spagnuolo-Lobb, M., & Cavaleri, P.A. (Eds.) (2023). Psychopathology of the Situation in Gestalt Therapy: A Field Oriented Approach. Routledge.
Spagnuolo-Lobb, M. (2013). The Now-for-Next in Psychotherapy Gestalt Therapy Recounted in Post-Modern Society.
Masquelier-Savatier, C. (2008). Comprendre et pratiquer la Gestalt-thérapie. InterÉditions.
Perls, F., Hefferline, R., & Goodman, P. (1951/1973). Gestalt Therapy: Excitement and Growth in the Human Personality. Penguin.
Winkler, C. (2012). De l'implicite dans la posture. Cahiers de Gestalt-thérapie, n°30.
Winkler, C. (2023). L’expérience de l’unité à la lumière du Qi dans le contexte psychothérapeutique. Psychosomatique relationnelle, n°11.
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