Se voir et voir autrement
Quand le portrait photographique élargit le champ du visible : dans cet article, j’explore comment la rencontre entre ma pratique photographique et mon approche d’inspiration gestaltiste ouvre à une expérience singulière du portrait. Ces deux champs, l’un ancré dans la technique, l’autre dans la relation, se rejoignent autour d’un même processus : rendre visible ce qui se joue dans la rencontre – avec soi, avec l’autre, avec le monde.
La séance devient un espace d’altérité où chacun.e se découvre en présence : un lieu où ce qui fut s’actualise, où ce qui est « là » se transforme déjà en devenir. Ce qui apparaît alors n’est plus une image figée, mais une image floue, traversée par le mouvement – une expérience vivante, co-créée, où surgissent des formes de soi au-delà du visible.
Des similitudes au-delà du langage
Diplômée de l’École nationale supérieure de photographie (Louis-Lumière) et formée à la Gestalt-thérapie, j’ai été frappée par la résonance qui existe entre les deux champs. Paramètres et vocabulaire manifestent une proximité troublante : sensibilité, temporalité, espace/environnement, ouverture et fermeture, mise en lumière, réglage/ajustement, révélation…
La similitude du langage témoigne d’une similitude au-delà du langage. En voici deux mises en perspective très révélatrices :
Planche contact et cycle du contact
Dans la planche contact (argentique), deux surfaces sensibles se rencontrent – le négatif et le papier. Sous l’effet de la lumière puis du révélateur, toutes les images de la pellicule apparaissent. La succession des photos donne à voir le vécu de la séance photo. Aujourd’hui, l’explorateur de fichiers a la même fonction.
Le cycle du contact, en Gestalt, relève d’un autre registre mais partage cette dynamique : il met en jeu deux sensibilités – le client et le thérapeute – et montre comment le contact se vit et se transforme au fil de la rencontre – émergence de formes.
Dans les deux cas, il s’agit d’un processus qui donne accès au vécu en cours.
Profondeur de champ et perspective de champ
Le point commun est la dynamique figure/fond.
Jean-Marie Robine (1) fait lui-même le rapprochement suivant : « Je suis tenté ici d’utiliser le vocabulaire de la photographie qui parle de “profondeur de champ” pour désigner la zone dans laquelle doivent se placer les différentes figures pour présenter une image que l’œil acceptera comme nette… »
La lecture de L’émotion du paysage de Catherine Grout (2), docteur en histoire de l’art et en esthétique, a été une véritable révélation. J’ai découvert une approche phénoménologique de l’art – inspirée notamment par Merleau-Ponty – où l’émotion devient un mode de révélation du monde.
Elle s’intéresse à la manière dont le paysage est vécu depuis une expérience sensible et située du sujet percevant. Lorsqu’elle évoque son approche du paysage, je lis très souvent « portrait », car elle considère le paysage comme une rencontre : non comme une représentation, mais comme un champ vécu, incarné, ouvert, où s’articulent sensibilité, mémoire et imagination.
Nourrie par cette lecture et par les modules de ma formation gestalt, du lien s’est fait : des mots ont émergé pour décrire ma pratique artistique et ma nouvelle approche du portrait photographique.
À fond dans le champ ou pas
Cheminant, j’ai choisi de « dépayser » les représentations figées du portrait classique. Je pratique désormais ce que j’appelle l’expérience du portrait photographique ou Gestalt portrait.
Du champ photographique à la perspective de champ : j’adopte la posture de champ dans mes séances de portraits. Être artiste est pour moi un état d’être. La posture de champ n’est donc pas l’application d’un concept mais cette manière d’être qui me rend disponible, réceptive, engagée dans ce qui se vit ici et maintenant durant la séance.
Cela signifie que je ne me place plus comme observatrice extérieure, derrière un appareil qui ferait écran. Je suis dans la situation avec la personne photographiée. Je me laisse affecter par sa présence, ses mouvements, ses hésitations, ses élans. Mon attention oscille entre ce que je ressens et ce que je perçois : cette co-présence — sensible, corporelle, relationnelle — oriente mon regard, mon rythme et mes déclenchements. Là où s’ouvre la rencontre à la frontière-contact, là où se joue l’expérience de l’altérité.
Cette posture diffère de celle de la plupart des photographes, qui n’ont pas conscience qu’ils font partie du champ. Dans ce cas, la personne photographiée devient objet plutôt que sujet. Pour illustrer le mécanisme qui s’active, Roland Barthes (3) déclare : « …Devant l’objectif, je suis à la fois : celui que je me crois, celui que je voudrais que l’on me croie ; celui que le photographe me croit, et celui dont il se sert pour exhiber son art. Autrement dit : je ne cesse de m’imiter, et c’est pour cela que chaque fois que je me fais (que je me laisse photographier), je suis immanquablement frôlé par une sensation d’inauthenticité, parfois d’imposture… / …Je ne suis ni un sujet ni un objet mais plutôt un sujet qui se sent devenir objet. »
Devenir objet plutôt que sujet – Au-delà des portraits classiques, c’est à cet endroit que nous plongent notamment la mode des selfies avec filtres en tout genre, les portraits entièrement photoshopés ou transformés par l’IA. Manipulé·es par les médias ou stimulé·es par notre entourage, nous disposons d’outils de retouche toujours plus performants qui servent, le plus souvent, à s’éloigner de soi en vue de répondre aux normes socio-culturelles, et trouver appartenance et reconnaissance.
Que devient l’altérité dans ces pratiques qui séparent ?
Chaque groupe valorise ses codes et rejette ceux qui n’y répondent pas. Elles rendent toujours plus difficile l’acceptation de soi — chacun.e cherchant à répondre à un idéal du moi abstrait et non incarné. C’est ainsi qu’elles favorisent le rejet de la rencontre avec soi et avec l’Autre.
En découvrant la Gestalt et la pluralité de ses influences artistiques, une autre voie s’est ouverte : proposer des séances où l’on prend « soin de », des séances « révélantes », offrant l’occasion aux personnes photographiées de « s’apparaître à l’occasion d’un autre », selon l’expression de Jean-Marie Robine (1).
Voir, un mouvement d’ouverture sans limite
Selon Catherine Grout (2) : « …Le regard diffère de la vision parce qu’une stabilisation maintient l’apparence des choses au moment de leur perception. En revanche, dans le voir, la co-présence ou co-naissance est respiration, mouvement d’ouverture sans limite… »
Mes portraits sont saisis dans un flou de bougé pour restituer l’énergie sensible et changeante de la personne photographiée. Au cours de la rencontre, le flux des émotions prend forme. La relation est mouvement. Ce qui d’ordinaire reste invisible devient visible : la densité et la beauté des multiples émotions en présence, car elles coexistent.
Ces formes diaphanes qui émergent en arrière-plan ou dans la continuité du mouvement apparaissent comme des ondes émotionnelles et révèlent qu’une émotion peut en cacher une autre.
Chaque portrait est vécu comme une expérience photographique unique. Ainsi, chacun.e peut se découvrir, se voir autrement, sortir des formes du connu pour aller vers des formes qui lui étaient restées jusqu’alors étrangères, s’ouvrir à un autre regard, à une nouvelle connaissance de soi.
Cadre et modalités
Je ne suis pas Gestalt-thérapeute, mais dans ma pratique je m’appuie sur ma sensibilité gestaltiste. Mon studio est un espace d’écoute et de soutien, le plus souvent, profondément ressourçant.
Le studio et ses éclairages créent une ambiance favorisant une certaine confluence propice à l’émergence des phénomènes. J’ai pu observer à quel point cet environnement aide les personnes à se déposer, à ralentir, à se rendre disponibles à la rencontre.
Mon appareil photo est fixé sur pied ; j’utilise un déclencheur souple qui me permet de rester face à la personne plutôt que derrière l’appareil. Rien ne s’interpose entre nous : je peux être en présence dans le champ. Mon appareil photo devient le prolongement de la surface sensible que je suis.
Et puis, nous avons un accord préalable pour que je déclenche l’obturateur à tout moment, sans demander d’autorisation auparavant. Cet engagement mutuel libère la séance du réflexe de « poser » ou d’attendre un signal ; il ouvre un espace où chacun.e peut laisser s’exprimer ce qui se vit dans l’instant.
Catherine Grout (2) nous dit : « Quand nous nous éprouvons avec ce que nous voyons, nous ne sommes pas un sujet immuable, mais à chaque fois différent, nous sommes en lien avec ce qui nous entoure – avec ce qui vient d’avoir lieu et ce que nous allons faire ensuite ».
Dans la séance, pas de poses, juste une pause pour nous ouvrir à la rencontre : « moment de monde où l’observation devient révélation », dit-elle également. Ce n’est plus mon regard mais le voir qui prime, ainsi que mon ressenti.
Une séance commence toujours par un temps d’échanges où je m’imprègne de la présence de la personne : sa manière d’entrer dans l’espace, de s’asseoir, de prendre possession du siège. Je suis attentive à sa posture, à son rythme, à sa respiration.
J’invite la personne à revenir à ses sensations corporelles : pieds au sol, contact de l’assise, respiration. Parfois, je propose un court temps de relaxation guidée avant d’entrer dans l’expérience du portrait.
Alors, nous réalisons une petite série d’images, puis nous les regardons ensemble. C’est un moment d’ajustement réciproque : pour la personne, la porte d’entrée dans le bain de la séance, une mise en contact avec cette autre façon de se voir ; pour moi, le moyen d’ajuster mon temps de « pause » à l’énergie vibratoire de la personne.
Ensuite, les échanges verbaux et les prises de vues reprennent : quelque chose de la présence s’ouvre, et nous avançons ensemble dans l’inconnu de ce qui va advenir.
En fin de séance, nous visionnons l’ensemble des images. J’accompagne la personne dans la découverte de ses portraits sur l’ordinateur, à l’écoute de ses ressentis et des récits de vie que certains portraits réveillent. Elle choisit ceux qui lui parlent le plus.
On me demande des séances de portraits souvent parce qu’on ne s’aime pas en photo et aussi parce que ce mode de prise de vues peut être vécu de façon très légère et ludique. Quelles que soient les intentions de départ, je me suis aperçue que le jeu devient un Je et que les photos dévoilent toujours quelque chose qui ne se dit pas.
Deux situations de haute intensité vécues en séance
Une expérience de plein contact
La personne que je photographie déteste se voir en photo. Nous cheminons ensemble selon les modalités décrites plus haut. À un moment, je ressens le besoin de vérifier comment elle se sent dans l’expérience. Elle déclare être en difficulté parce qu’elle n’a aucun contrôle. Je m’entends alors lui répondre que moi non plus, je n’ai aucun contrôle.
Le temps semble s’arrêter, nous baignions ensemble dans une sorte de vide sidéral. Je laisse vivre ce profond silence qui accompagne la situation : je déclenche. Moment d’awareness – ça se fait : mon geste vient du ressenti, de cette zone où l’artiste et la gestaltiste agissent avant la compréhension. Après une respiration, Les prises de vues et nos échanges verbaux reprennent leur cours.
L’expérience a mis en lumière quelque chose d’essentiel pour elle : lorsque le contrôle lui échappe, cela la plonge dans une grande insécurité qui rend difficile la rencontre avec l’autre.
Le déploiement du Self : ce qui se voit et ce qui ne se voit pas
Ce jour-là, je photographie une personne qui évoque ses tendances suicidaires. Son récit alterne entre souffrance et incompréhension : on lui renvoie souvent une image positive qu’elle ne comprend pas et qu’elle rejette. Ses paroles me percutent. Du connu s’active en moi. Puis la sauveuse frappe à la porte pour ensuite laisser place à un fort sentiment d’impuissance. Cependant, une immense douceur me gagne. J’interviens très peu. Je déclenche. Quand ? Pour quoi ? Je ne saurais le dire : ça se fait. Une complicité s’est installée – échanges de regards, quelques mots – Divers mouvements sont à l’œuvre, certains comme des retours à la réalité de sa vie : j’apprends ainsi qu’elle exerce un métier tourné vers l’autre où elle est très appréciée. Elle évoque sa pratique spirituelle et la décrit comme une échappatoire pour s’extraire de ce monde dont elle ne veut pas.
À la lecture des photos, rien, absolument rien, dans l’atmosphère de la séance, ne laissait présager ce qui allait se révéler : les portraits apparaissent lumineux, son visage y est souriant, habité d’une douceur inattendue. Sur certains, une figure d’enfance affleure : joueuse, espiègle, vivante — une présence surprenante surgie du mouvement. Nous sommes toutes les deux saisies par le décalage entre ce moment partagé pendant les prises de vues et ce qui s’est révélé à leur issue.
En partant, elle déclare qu’elle affichera plusieurs images chez elle, « pour se souvenir qu’elle est aussi cette personne ».
Deux retours sur expérience
Voici deux extraits des retours qui m’ont été faits :
« Au lieu de porter un jugement sur l'esthétique d'un portrait et sur le fait de me trouver belle/pas belle, comme ci/pas comme ça, c’est comme si j'avais pu un peu me regarder en train de vivre… / …Je me suis vue complexe, présente, ouverte, fragile, joyeuse, touchante, étrange, inquiétante... Je peux donc être tout cela. Cela m'a fait me sentir tellement vivante. »
Et cet autre : « Dans le flou de la face révélée, simple ou dédoublée, c'est l'intérieur qui devient visible : sa méditation, sa pensée, sa sensation… »
Conclusion
La Gestalt ouvre à une manière d’être qui nourrit d’autres approches que la thérapie. Quand la Gestalt investit le champ photographique, postures et processus se répondent parfaitement et ouvrent à de multiples perspectives dans la pratique du portrait.
Sortir du figement du portrait pour restituer le mouvement de la vie met en lumière la singularité du vécu de l’expérience photographique dans ses diverses dimensions émotionnelles.
Les émotions sont le point d’accès à notre profonde humanité. Point commun à « tous.tes les humains.es », leurs formes et manifestations sont infinies et propres à chacun.e. À cet endroit, nous sommes porteurs.ses du même et du différent.
Toutes ces formes rendues visibles donnent accès à l’étrange, à l’étranger en soi. Elles ouvrent un chemin pour accueillir chez l’Autre l’étrangeté de l’Étranger — un grand pas vers l’humanité.
Odile Lefur
Photographe auteure et plasticienne à Paris, j’explore les multiples formes de la présence humaine à travers le portrait. J’anime des ateliers fondés sur la sensibilité et la photographie.
(1) Jean-Marie Robine, Le fond du champ, Cahiers de la Gestalt-thérapie, 2008.
(2) Catherine Grout, L’émotion du paysage, La Lettre Volée, 2004.
(3) Roland Barthes, La Chambre claire, Gallimard/Seuil, 1980.
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