La différence, l’aventure de l’altérité
S'il vous plaît, montrez-moi vos papiers d’identité !
Eh bien, nous allons vérifier votre identité au poste !
En l'absence d'une pièce d’identité, il vous sera interdit de passer la frontière.
Ils avaient de faux papiers d’identité et ils ont pu ainsi passer et sauver leur vie.
Combien de fois nous est-il intimé tout au long de notre vie de montrer, de dévoiler une partie de notre identité ?
Dans ce geste anodin pour certains, se manifeste un élément important des structures fondamentales sur lesquelles se construit l’organisation sociale de nos vies.
Être autre, exprimer notre altérité radicale, ne pas être identifiable, c’est une aventure… et pour un grand nombre d’êtres humains, c’est aujourd’hui une tragédie sans catharsis.
En tant qu’êtres vivants en bonne santé, nous sommes tous traversés par cette tension. Dans ma réflexion, je survolerai la question du « comment » nous nous confrontons à ce questionnement lorsque nous sommes dans une pratique clinique, l’un en présence de l’autre. Je me pencherai ensuite, sans donner de réponse univoque, sur la dimension éthique et donc politique que la réflexion sur la différence nous pose : l’aventure de l’Altérité nous ouvre à nous même et aux autres en tant qu’habitants impermanents de ce monde. Elle nous nourrit.
Altérité ≠ Identité
La relation entre altérité et identité est instable, complexe, dans une certaine mesure récursive. Les deux termes de cette relation, intimement reliés, me semblent impossibles à aborder sans tenir compte aussi de la perception d’une présence sous-jacente de l’autre. La transformation de l'un dans l’autre est incessante ... Nous avons ainsi là identifié/altéré trois éléments : l’Altérité, son contraire l’Identité, et le symbole relationnel exprimant la « différence » entre eux.
J’articulerai ma réflexion autour de ces trois éléments fuyants, avec l’objectif de les mettre en lumière, d’en faire émerger leurs tensions réciproques et d’expliciter la puissance de ces réalités interreliées.
Comment parcourons-nous le chemin de l’identité à l’altérité ?
« Je ». « Je suis ici, plutôt que là-bas, à cet instant précis ».
L’identité est d’abord l’impossible question au Buisson Ardent : « Qui es-tu ? Je suis celui qui suis » (Exode 3,14). C’est ainsi que Dieu répond à l’homme. Dans cet énoncé est peut-être contenue toute la circularité de la pensée de l’identité. Lorsque Moïse doit convaincre les Israélites de la nouvelle religion monothéiste, il demande à l’Autre absolu (le plus différent de l’humain) son identité. Il demande le Nom de ce qui lui apparaît. La réponse arrive, énigmatique : « Je suis celui que Je suis ».
Cela me semble l’évocation la plus ancienne du principe d’Identité : A = A. Dans une perspective non théologique, l’humain pose et se pose la question de la définition de l’identité. La réponse que reçoit Moïse est un paradoxe qui ouvre à la complexité de la question de l’identité et de l’altérité. Lorsque je dis que A = A, je suis celui qui suis, je n’ai pas avancé sur la compréhension de ce que je suis. Ce paradoxe est engendré par la double utilisation du verbe « être » : d’abord dans sa forme verbale classique, puis adjectivale. Ici se manifeste la double fonction logique et ambiguë du verbe être. Dans cette situation aporétique (impasse, contradiction logique inextricable) se cache toute la puissance de la relation altérité/identité.
Lorsque l’Altérité Absolue s’exprime par cette phrase circulaire, questionnée par l’autre pôle de la relation — également une altérité — par le « Qui es-tu ? », la réponse se retourne contre soi-même, contre celui qui demande. Elle exprime la conscience de la personne qui questionne, celle de l’impossibilité de se définir, de définir l’autre, de montrer une identité fixe et définitive comme on montrerait ses papiers. On pourrait dire que le Dieu des Juifs refuse de se laisser identifier, il ne donne pas ses papiers. Il reste autre, insaisissable, libre et sans papiers. Il installe le paradoxe de notre subjectivité.
Ainsi, lorsque je cherche à définir mon identité, je suis bien à la recherche de ce qui me distingue et me différencie irrémédiablement de l’autre. Et lorsque je me pose cette question, la lecture du P.H.G. (1) résonne en moi. Je peux envisager qu’il s’agirait bien de la fonction Personnalité du Self de la Gestalt-thérapie, de l’ensemble des événements qui ont impacté mon existence et la rendent absolument unique face à toute autre réalité.
Ma véritable identité n’est pas quelque chose qui pourrait être séparé de moi-même, du flux incessant de mes expériences. Elle ne peut se réduire à aucun trait fixe de personnalité, normal ou pathologique, à mes origines, ma couleur de peau, mes traits somatiques, à mon appareil reproducteur, à mes préférences sexuelles. Elle est moi-même dans ma relation complexe au monde, immanente, changeante dans l’ici et maintenant.
Mon identité peut-elle être fixée une fois pour toutes ? Même nos papiers d’identité périssent. Il faut les renouveler. S’il est vrai que certains éléments de notre venue au monde ne dépendent pas de notre liberté — comme nos date et lieu de naissance, nos géniteurs biologiques — je me questionne : est-ce suffisant pour dire « qui es-tu » une fois pour toutes ?
Altérité : ‘’y être là’’
L’autre, donc, qui es-tu ? Il est là, face à moi, à côté de moi, derrière moi, me poursuivant, corps vivant, monde environnant. Il me parle, m’agresse. Il peut me tuer, m’aimer ? Que veut-il donc ? Il existe, il m’apparaît, autant que moi-même pour lui. Son regard me rencontre, le mien le transforme, il me réveille à moi-même. Je ressens alors que je suis bien là, dans ce monde commun, moi aussi. Cet autre, il est là.
« Il est là », c’était la première phrase complète que j’entendis un jour prononcer par ma fille, bébé d’un an et demi. Elle se parlait à elle-même, posée sur un petit lit de crèche, parlant de cet autre (moi, son père) par lequel elle se reconnaissait exister dans une relation affectueuse. J’étais là réellement. Elle avait aperçu ma présence sans savoir que je pouvais l’entendre. Elle en a été surprise, et moi je me suis rendu compte que j’existais vraiment face à elle. Je lui ai répondu « oui, je suis là, papa est là ». J’étais cet autre qui ouvre à la présence au monde par sa propre présence. Nous faisons alors monde commun. En cela, moi et l’autre, nous avons déjà quelque chose en commun. Et pourtant, l’autre est celui qui n’est pas moi-même.
Si nous nous inspirons de l’orientation phénoménologique, l’autre personne est bien un corps vivant, un corps-objet (Körper, en allemand) qui est aussi vivant (Leib). Vivant, il est le centre d’un monde, le point obscur et non connaissable d’où surgit le monde. Objet, ce corps-Körper, l’est parmi les autres objets de ce monde. Je pourrais alors l’objectiver, le réduire à une chose dont je dispose à ma guise. En faisant cela, je m’ôterais la possibilité de me révéler à moi-même comme corps vivant, subjectivité irréductible. Réifier l’autre ne peut que conduire à ma propre réification, toute action sur l’autre étant transitive.
L’autre, ce n’est pas moi. Son altérité est radicale ; si je veux m’en approcher véritablement, je ne peux que me défaire de mes représentations, pensées, préjugés, et l’écouter, même lorsque son être remet tout en questions et discussions.
L’autre, c’est celui qui peut me tuer, mon ennemi lors des guerres, celui qui m’emprisonne, me terrorise, lève haut son bras droit tendu sur la foule en liesse, celui qui me viole, met une bombe, détruit une banque, une voiture, fait exploser une usine, lance un Molotov lors de la prochaine révolte contre le nouvel ordre néofasciste…
L’autre est celui avec qui je danse, qui m’embrasse et me caresse. L’autre, c’est mon fils qui grandit, se différencie de sa mère et de son père. C’est ma sœur qui a la voix d’une femme et le sexe d’un homme, ou inversement. C’est celui qui croit à un autre dieu que le mien, celui qui n’y croit pas du tout, qui parle une autre langue, se meut autrement. Si je veux véritablement reconnaître la dignité de l’autre, il n’est pas possible de le réduire à ce qui nous rassemble.
En m’inspirant alors de la pensée d’E. Levinas, je pose que l’altérité reste altérité : elle ne pourra jamais être reconnue dans sa vérité si nous essayons de la reconduire à soi-même. Elle est atteignable si je suis capable de vivre avec, sans la diminuer ni l’exagérer. Je peux aussi décider de ne pas m’en approcher si cela me nuit. La clinique du traumatisme de guerre nous enseigne que le bourreau comme la victime risquent de perdre leur subjectivité lorsque le processus de chosification et de torture est mis en place par le tortionnaire.
Il me semble maintenant utile de citer une situation mise en scène dans le film biographique Fanon (2). Dans l’hôpital psychiatrique dont il est responsable en Algérie, Franz Fanon, psychiatre et militant anti-colonial, prend en charge un militaire français en grave dépression, suite à des actes de torture sur des proches d’un collègue du psychiatre. Franz Fanon n’hésite pas à le soigner, bien que son engagement politique le mette en danger. Dans la situation extrême où se trouvent ces deux humains, la rencontre se noue, chacun restant soi-même, sans réduction de l’un au contact de l’autre.
Je crois que l’autre, par sa présence à moi, m’ouvre son monde. Est-ce que je veux essayer de l’écouter ? Est-ce que je peux ? Et comment ? Je n’ai pas de réponse : chaque rencontre est singulière. Il n’existe pas de théorie qui puisse donner une règle éthique universelle.
Être différent de : ≠
Ni plus grand que, ni plus petit que, ni égal : être différent de, c’est à dire pas comme les autres. Les mathématiciens connaissent ce symbole, moins utilisé que celui d’égalité. Il nous ouvre à une dimension qualitative de l’existence, qui ne permet pas de faire des calculs ni de prévoir aucune évolution du système. Ce symbole nous mène au concept d’être différent, qui nous ouvre à la confrontation et au questionnement. En quoi cet autre est-il différent ? Puis-je trouver qu’au fond il n’est pas si différent de moi ? Puis-je lui trouver quelque chose de commun ? S’il n’a rien en commun avec moi, s’il persiste à être radicalement différent, comment puis-je m’en rapprocher ? Et s’il est un extraterrestre, cela me donnerait-il le droit de l’annihiler ?
Quand un gouvernement veut organiser une extermination, la propagande cherche à dissimuler la réalité avec l’idée que ‘’cet autre n’a rien de commun avec moi’’, et lorsque la terminologie animalière est employée contre un groupe d’êtres humains, il me semble que nous sommes proches du plus grand des désastres. Je n’oublierai pas les déclarations du ministre de la défense du gouvernement de l’État d’Israël relevées dans ‘’Paroles de lecteurs’’, publié par Le Monde (3) le 01 novembre 2023. Ce ministre parlait d’«animaux humains» pour justifier le génocide perpétré à Gaza.
Réconciliations et résonances
Si nous sommes en vie, c’est que nous sommes en devenir permanent. La vie est mouvement, transformation, destruction, assimilation, réorganisation, création. Notre structure se maintient en équilibre aussi longtemps que nous échangeons nos constituants avec l’environnement. Nous sommes faits de milliards de cellules vivantes microscopiques qui s’auto-organisent dans ce processus incessant de transformation. Notre identité, à un moment donné, n’est alors que l’émergence instable d’une forme à partir du fond de ce grouillement auto-organisateur, le travail métabolique de notre corps-Leib. Prendre conscience de cela nous donne une autre perception de la tension de cette formule : Identité ≠ Altérité.
Si chacun de nous est fait d’un processus de transformation incessante de soi-même et de son environnement, en devenir permanent, cette formule s’incarne en chaque Être/Devenir vivant. Chacun vit l’être-autre à soi-même, la différence, la micro-bifurcation comme identité stable : il est avant tout existence, non essence, et ainsi liberté.
La manière singulière par laquelle une forme précise devient autre à elle-même, apparaît un instant comme notre identité momentanée. L’autre la perçoit lors d’une rencontre. Suite à cette prise de conscience, il devient possible d’envisager autrement la rencontre de l’autre dans nos cabinets. Elle permet une nouvelle réorganisation des organismes.
La vision de l’être humain en santé nous invite à la co-création, à la mise en mouvement. La rencontre gestaltiste nous apprend à mettre de la respiration dans les lieux restés figés de notre identité, là où nous bloquons notre énergie vitale permettant de détruire/ assimiler/ transformer. La rencontre en psychothérapie a pour but de remettre du mouvement dans les endroits trop rigides de nous-même qui nous éloignent de la relation nourrissante et ajustée avec l’altérité.
Et pour prendre congé de cette aventure en territoires altérés…
Depuis que nous vivons, nous sommes en permanence en contact avec un monde qui nous environne, en même temps, destructeurs et créateurs de ce monde. Nous sommes aussi entourés d’autres êtres vivants qui créent et détruisent leur monde dont nous faisons partie. À chacun de choisir en pleine conscience comment prendre part à ce processus, quelle forme nous voulons voir émerger dans la trame de notre existence, lors de notre passage sur cette terre perdue dans une périphérie cosmique. À chacun d’agir, ensemble avec l’autre, en amour et liberté, pendant le temps que nous sommes ici et maintenant.
« Panta rhei, tout coule », disait Héraclite, le philosophe du devenir. « Carpe diem, quam minimum credula postero, sois présent au jour, ne donne pas ta confiance au futur lointain », lui répondra plus tard Horace, poète épicurien.
Massimiliano Cangelosi
Gestalt-praticien, musicothérapeute, musicien et enseignant en percussions, et surtout voyageur à la recherche de l’Humain.
(1) Perls F., Hefferline R., Goodman P. 1951. Gestalt-thérapie. (2001). L’Exprimerie. Bordeaux.
(2) Film ‘’Fanon’’.(2024). Réalisé par Jean-Claude Barny
(3) Lien vers l’article Le Monde https://www.lemonde.fr/blog-mediateur/article/2023/11/01/paroles-de-lecteurs-guerre-israel-hamas-des-propos-condamnables_6197734_5334984.html
À Dire n° 10 - Hiver 2025 - Sommaire
L'altéritéÉdito : Chantal Masquelier-SavatierArticles :1 - La différence, l’aventure de...
A propos d’altérité
« Je suis là où nous sommes »Pensée de la brousse africaineAltérité ? un bruit d’aile à tir...
Comment est-ce possible ?
Je n’ai que cette question en tête.Je n’ai pas de réponse.Je lis cet été avec effroi « La chair...
D’autres vies que la nôtre
Parler d’altérité ce peut être s’approcher de l’expérience de la différence irréductible, rendre...
Avec Her, une altérité est-elle possible ?
Dans un monde ultra-connecté, la question des relations humaines prend une dimension nouvelle :...
Les Ailes de l'Altérité :
Essais sur le Temps, le Désir et l'ÉcouteL’épaisseur de l’absurde et l’appel de...