Les plus qu’humains
Un roman gestalt
Une vieille amie
Petit garçon, j’étais à l’affût des histoires qui font peur, de celles qui nous plongent dans l’imaginaire le plus débridé et qui nous font croire, l’espace d’un instant, que la réalité peut être bien plus que ce que le quotidien nous propose. Je me délectais de l’étrange, des monstres et des super-héros. Ils m’aidaient à comprendre la singularité et ce faisant, qui j’étais. Plus tard, la littérature fantastique et de science-fiction a pris le relais, élargissant mes questionnements et les monstres de carton-pâte de mes séries d’enfance sont devenus plus existentiels. Ma curiosité à l’égard de la singularité est, elle, restée intacte. Elle a fini par aboutir à une formation à la Gestalt et j’étais loin d’imaginer que ce que j’apprenais sur les bancs de l’EPG pouvait être matière à littérature.
C’est à cette occasion, il y a une vingtaine d’années, en lisant Les plus qu’humains, que je me souviens de mon excitation lorsque je suis tombé sur le mot « Gestalt » sans m’y attendre, au détour d’une des pages de cette histoire étrange. Un clivage tombait. J’avais l’image d’une amie de longue date qui rencontre ma passion naissante. Nous étions en pleine familiarité ! Je me suis juré qu’un jour j’écrirais « quelque chose" sur ce roman-là. Le thème de l’altérité me l’a offert sur un plateau.
Le roman de genre
Theodore Sturgeon (1915-1985) a publié Les plus qu’humains en 1953. C’est un auteur de science-fiction moins connu aujourd’hui mais qui a participé à l’essor du genre dans la seconde moitié du XXe siècle. Il a écrit plusieurs romans (Cristal qui songe en 1950, Vénus plus X en 1960, Un peu de ton sang en 1961…) de nombreuses nouvelles, quelques scénarios de séries de SF à succès (comme Star Trek ou Les envahisseurs par exemple). Il est aussi à l’origine de la série télévisée diffusée entre 1951 et 1953 Tales of tomorrow qui donna un peu plus tard les mythiques La quatrième dimension et Au-delà du réel que tout amateur de fantastique ne peut ignorer. Il a fait sa place dans la littérature de science-fiction et a inspiré Ray Bradbury, Stephen King, Kurt Vonnegut, Isaac Asimov.
Cet écrivain est perçu comme un auteur d’inspiration humaniste. La littérature de genre de l’époque était très imprégnée de ces réflexions sur la place que l’homme occupe dans le monde et même au-delà. Nous quittions depuis peu le naufrage existentiel que représentait la seconde guerre mondiale et une envie d’espérer guidait les consciences, le progrès technique s’immisçait dans les foyers et faisait de l’atome l’alpha et l’oméga de l’humanité, l’émergence de la consommation de masse redessinait l’individu dans la société. L’homme fonçait vers l’illusion d’une puissance sans limite. La science-fiction du début des années cinquante a voulu questionner ce nouvel état de l’humanité et s’est tournée vers deux voies de prédilection pour proposer des réponses à cette folle course : peupler les étoiles d’une vie extra-terrestre dont les soucoupes volantes nous apporteraient la preuve que l’homme n’est pas seul, qu’il n’est pas unique et qu’il n’est pas si abouti qu’il le croyait, même dans sa cruauté ; regarder vers l’autre, le différent, le mutant, celui qui est en marge et qui cache sous sa nature fragile des pouvoirs insoupçonnés qui rappellent à l’homme que son potentiel reste largement inexploré.
Les plus qu’humains sont la réponse de Sturgeon à ce nouveau regard sur l’être humain. C’est un roman en trois parties qui raconte l’histoire d’un groupe de personnes marginalisées, invalides, inadaptées dont la solitude est le point commun. Ils ont toutefois une particularité qui les relie. Ils possèdent des capacités extraordinaires. Toutseul est appelé « l’idiot » dans l’histoire, il est sans doute une personne souffrant d’un trouble du spectre autistique tel qu’on le dirait aujourd’hui et il est télépathe, capable de contrôler les pensées d’autrui. Janie est une petite fille non désirée par sa mère, négligée et maltraitée. Elle en a d’ailleurs conçu une certaine insolence. Elle fait se déplacer les objets par la seule force de sa volonté. Elle est douée de télékinésie. Beany et Bonnie sont des jumelles afro-américaines victimes du racisme systémique de la société de l’époque. Elles peuvent se téléporter et apparaître où bon leur semble. Bébé est un tout jeune enfant, atteint de trisomie 21 qui a été abandonné par ses parents à cause de son handicap. Il ne parle pas, ne grandit pas mais a l’intelligence d’un ordinateur surpuissant qui lui permet de répondre aux problèmes les plus complexes. Seules Beany et Bonnie peuvent le comprendre. Gerry est un adolescent délinquant, orphelin, télépathe aussi. Et il y a Hip Barrows, une sorte de génie très précoce qui apportera aux autres les notions indispensables pour parachever leur évolution.
Un tout plus grand
Ces personnages vont errer un temps dans leur solitude respective qui met en lumière une forme d’incomplétude car ils vivaient « quelque part, « à l’intérieur » (…) Le lien ténu qui unit la conscience et l’univers était rompu » (Sturgeon, 2001, p. 11-12). Leur réunion au cours de la narration va peu à peu créer une nouvelle forme, un ensemble ou chacun va devenir le complément de l’autre dans une dynamique symbiotique « Ah ! Voilà. Il dit qu’il est une sorte de cerveau et moi le corps, et les jumelles sont les bras et les jambes et toi, toi, tu es la tête. Et que le tout c’est Je » (p. 97) ce qui fera dire à Gerry un peu plus tard « Vous voulez dire une forme de vie qui serait une gestalt ? » (p. 162)
Sturgeon et Perls sont contemporains et Les plus qu’humains est sorti deux ans après Gestalt-thérapie mais il est difficile de savoir les liens qui ont pu rapprocher le fondateur de la gestalt et l’auteur de science-fiction. L’écriture de Sturgeon est très marquée par l’introspection et le roman qui nous occupe dans cet article met en scène un personnage nommé Stern, psychothérapeute-psychanalyste qui parle de Gestalt à Gerry dans cet échange :
« Là, dans mon cerveau, sur mes lèvres : Gestalt
Qu’est-ce que c’est ?
Un groupe (…) Comme plusieurs pensées exprimées en une phrase. Le tout est plus grand que la somme des parties. Lisez sur ça. Tout ce qu’il y a. C’est là-dessus qu’il faut lire le plus. C’est important » (p. 160)
Hélas, la narration ne dit pas en détail ce qui a été lu si ce n’est de manière vague des ouvrages sur l’évolution des espèces, la sociologie, l’anthropologie, la biologie.
Dans ce roman, la Gestalt occupe surtout la deuxième et troisième partie au moment où la réunion de ces personnages s’opère alors que dans la première partie c’est l’errance solitaire qui est centrale, le caractère marginal et isolé sur lequel insiste Sturgeon. Dans l’économie générale de l’œuvre, devenir un être plein, qui appartient enfin au monde ne peut advenir que s’il y a réunion des personnages. La vision holistique, à contrario de la vision isolationniste est une solution pour remédier à une solitude originelle. La gestalt devient alors le tremplin pour acquérir une complétude qui ne passe que par l’idée d’appartenir à plus grand que soi. L’individu s’accomplit par l’intermédiaire d’une fusion dans un tout qui le dépasse. Un verbe est utilisé dans Les plus qu’humains, un néologisme de la catégorie des mots-valises qui par télescopage relie deux actions clé dans cet effort de symbiose. Il s’agit de « mixoller » : « Mixoller, c’était le mot de Janie. Elle disait le tenir de Bébé. Et elle expliquait que mixoller, ça signifiait vivre unis en ne formant qu’une seule personne à nous tous. Deux bras, deux jambes, un corps, une tête, le tout fonctionnant ensemble, même si une tête ne peut marcher, ni les bras penser. Toutseul me disait que c’était peut-être un mélange de mixte et de coller » (p. 118). Cette citation rappelle étrangement Perls lorsqu’il reprend Wertheimer sur la gestalt-théorie « Il existe des ensembles dont le comportement n’est pas déterminé par celui des éléments individuels, mais où les processus particuliers sont eux-mêmes déterminés par la nature intrinsèque de l’ensemble » (Perls, 1969, p. 34).
Tu es un autre
Dans le roman, l’altérité est douloureuse au début car elle met en lumière les mots « handicap », « déviants » qui décrivent l’écart important par rapport à l’idée que quelqu’un se fait de la norme. Les personnages en sont marqués. Au sujet de Bébé, son père dit « Ça, là, dedans, le docteur l’appelle un mongoloïde. Y a qu’à le laisser pousser (…) il restera comme ça pendant trente ans. Si on l’emmène en ville voir un spécialiste pour des traitements, il ira peut-être jusqu’aux 40 » (p. 86). La mère de Janie s’ouvre à son compagnon sur sa fille : « Elle me donne la chair de poule (…) Je ne peux pas la voir en peinture » (p. 46). Gerry, lui, après s’être évadé de l’orphelinat « vécut dans la solitude, couleur d’égout, couleur d’ordures, afin de ne pas être pris » (p. 41)
Puis l’altérité devient capacité, mettant sous silence le handicap ou la déviance initiale dès lors que les personnages se rencontrent et utilisent leurs pouvoirs pour s’aider les uns les autres. Ainsi lorsque Janie découvre les jumelles « un contact intangible, une ouverture subite, une sensation d’accélération » (p. 56) a lieu. La différence, porteuse de souffrance au départ, finit par être soulignée de manière positive : « Demande à Bébé ce qui se passe quand un idiot et un innocent se rencontrent. Il dit qu’il suffit qu’ils se touchent pour qu’ils cessent de l’être » (p. 97). La notion de contact devient centrale dans ce processus, elle correspond à tout mouvement du champ, quand chaque héros intègre l’un après l’autre l’unité en construction. Bébé, Toutseul, Janie, Gerry, Hip, Bonnie et Beany ont conscience qu’ils se mettent à former quelque chose de nouveau, d’inconnu : « La conscience est caractérisée par le contact, la sensation, l’excitation et la formation de gestalt » (PHG, 2001, p. 39).
Sturgeon perçoit la gestalt comme un organisme où la singularité de chacun sert l’unité globale à la manière de Lewin qui évoque la notion de champ ainsi : « Cesser de penser en termes de particules pour penser en termes de champs d’énergie dans lequel les forces se déploient et agissent à l’intérieur d’une matrice » (cité par Masquelier, 2012, p. 167).
Leur gestalt peut naître.
De l’altérité vers la complétude
Les héros transcendent l’altérité. Ils accèdent à un autre statut en intégrant une construction, une version plus holistique de l’existence qui produit ce que chacun, en tant qu’individu, ne peut devenir. Ils donnent tous ensemble naissance à un champ unifié car « les enfants et toi, vous formez un seul être. Unique (…) Vous êtes seul » (p. 176).
Par ce chemin, les héros de Les plus qu’humains acquièrent une nouvelle dimension, celle de l’homo gestalt, marquée encore par un statut de déviance au sens de « de-viare » (s’écarter du droit chemin) c’est-à-dire, rester à côté de la norme mais cette fois-ci pour faire partie du hors-norme, de l’exceptionnel « Nous formons l’Homo Gestalt, vous comprenez ? Une entité unique, une nouvelle forme d’être humain. On ne nous a pas inventé. Nous avons évolué par nous-mêmes. Nous sommes l’échelon suivant. L’étape supérieure » (p. 259). Dans cette opération, il y a un idéal que nos théoriciens ont longtemps caressé et qui a gouverné à la réflexion et la création de la gestalt, c’est-à-dire « La mise en forme, la structuration de la croissance » (PHG, 2001, p. 54).
Perls et Goodman se sont intéressés à la structure de la croissance avec l’idée de l’ajustement créateur. Un roman de science-fiction a cela de plus aisé pour imaginer des solutions qu’il n’est pas contraint de s’attacher aux réalités scientifiques ou physiques pour les mettre en œuvre. Nos plus qu’humains ont trouvé une façon de réaliser ce potentiel : former une gestalt. Cela apparaît comme une condition pour revenir dans l’humanité « Ce qui nous caractérise c’est d’abord la multiplicité, ensuite l’unité. De même que vos parties constitutives savent qu’elles sont vous, ainsi vous devez savoir que nous appartenons à l’humanité » (p. 286).
Deux conditions pour cela. La première viendra de Hip Barrows qui apportera au groupe la notion d’éthique pour parachever la gestalt. La morale ne leur sert à rien car elle est collective, apanage des hommes ordinaires dont nos héros n’ont que faire par leur statut extraordinaire et leur caractère de monstre aux yeux de la norme. Alors que l’éthique, individuelle, « est un code qui exige de la foi plutôt que de l’obéissance (et qui ) donne des règles de survie, un ensemble de règles selon lesquelles un individu vit de manière à aider son espèce – quelque chose qui va au-delà de la morale » (p. 279). L’éthique est dirigée vers l’autre pour faire advenir la rencontre. Je suis avec l’autre et pour l’autre. Cette façon de regarder l’éthique est fondamentale d’un humanisme du XXe sicèle. Sturgeon s’empare de cette question d’un point de vue très inspiré par Lévinas pour qui « Autrui s'approche essentiellement de moi en tant que je me sens – en tant que je suis – responsable de lui » (1982, p. 93). L’homo gestalt serait l’avenir de l’humanité « Aide donc l’humanité, Gerry, car l’humanité est ta mère et ton père. Tu n’en as jamais eu auparavant et l’humanité viendra à ton aide puisqu’elle produira d’autres individus comme toi et qu’à ce moment-là tu ne seras plus seul » (p. 279).
La deuxième condition est celle de l’expérience comme fondement nécessaire de la croissance. Nous retrouvons ici notre postulat gestaltiste inspiré du pragmatisme de David Thoreau qui considère que toute expérience et toute existence sont constituées de façonnements réciproques, réservoir d’un potentiel inépuisable : « La gestalt, dit-elle, a une tête, des mains, des organes et un esprit. Mais ce qu’il y a de plus humain chez quelqu’un, c’est précisément ce qu’il a gagné par l’expérience » (p. 284).
La gestalt est complète. Elle peut évoluer, se répandre, essaimer et transformer l’altérité en une utopie où chaque être serait interdépendant, élément indispensable au tout. Ce serait l’avènement d’un humanisme d’un genre nouveau que l’on pourrait définir par l’autre est soi-même. Le groupe survivrait ainsi toujours à l’individu ; les plus qu’humains deviendraient alors immortels.
L’œil visionnaire
Les plus qu’humains a le charme des récits qui montent des utopies. Passer de l’altérité qui crée des monstres à celle qui construit les conditions d’un nouvel humanisme peut laisser rêveurs les idéalistes. Sturgeon s’appuie pour cela sur la Gestalt.
Que la science-fiction se soit emparée de la théorie de Perls n’a rien moins d’étonnant tellement le paradigme proposé par nos fondateurs offre une vision différente de la place de l’homme dans le monde. Lorsque Perls achète cet hôtel sur l’île de Vancouver pour y créer sa communauté, n’avait-il pas déjà mis un pied dans l’utopie ? La Gestalt 24h sur 24 était par certains aspects une illustration du roman de Sturgeon, une hétérotopie, laboratoire des intuitions, des rêves, des projets fous de ceux qui ont envie de regarder le monde avec espoir.
Laurent Biscarrat
Gestalt-thérapeute, sexothérapeute, formateur et superviseur. Codirecteur de l’ESOG, je travaille en France à l’EPG mais aussi à l’étranger avec des gestaltistes d’autres horizons.
Bibliographie
Garrandeau Marie-Ange, Theodore Sturgeon ou le droit de ne pas être comme tout le monde, 1h28, Toute une vie, 7 août 2007, France culture.
Lévinas Emmanuel, Éthique et infini, Livre de poche, Paris, 1982
Masquelier Chantal et Gonzague, Le grand livre de la gestalt, Eyrolles, Paris, 2019
Perls Frederick, La faim, le moi, l’agressivité, Tchou, Paris, 1969
Perls F., Goodman P., Hefferline R., Gestalt-thérapie, L’exprimerie, St Romain la Virvée, 2001
Sturgeon Théodore, Les plus qu’humains, J’ai lu, Paris, 2019
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